Journal de la Guerre 1914 1918
d'un ubayen :
Anselme CHARPENEL

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AVANT-PROPOS

Les quelques lignes que je vais écrire sur le vif désir de mon bon père, ma tendre mère, mes frères ne sont dédiées qu'à eux. Elles n'auront aucune ressemblance au style moderne. Elles commémoreront les villes, villages où j'ai passé pendant la campagne ; jointes du court récit de mes campagnes. Je chercherai à y faire ressortir la vérité ; les bons instants que j'ai pu trouver sur mon passage y tiendront leur large part. Je ne pourrai décrire la réalité sur les batailles. Aucune plume n'arriverait à l'ombre des angoisses, privations, souffrances endurées par qui a assisté à la série des batailles au milieu de ces tonnerres et catacombes. L'homme est une machine inusable, résistant à des intempéries sans nom. Où il est passé : le fer n'y aurait pas résisté. L'homme en est pourtant retourné. Un trop petit nombre hélas. Sur les survivants : beaucoup sont estropiés, la moitié n'ont plus de santé le restant est ruiné. Au point de vue moral, sont nombreux ceux qui ont appris ce qu'est la vie y ayant puisé de fermes résolutions pour leur avenir. Un petit nombre, heureusement, y ont pourtant engendré le vice . Si petit soit-il, il sera toujours trop grand pour le bien-être de l'humanité.

Année 1914

2 août 1914 : Mexico, depuis quelques jours les journaux parlent de guerre. A mon lever 7 h., les journaux m'annoncent la déclaration de la guerre à l'Allemagne. Ma première idée est que je ne rejoindrai pas la France pour cela. Tous les Français sont fous de joie, de toute part dans le magasin ( "El Centro Mercantil" S.Robert & CIA. Mexico ) on entend : " je pars, et toi tu viens ? " La journée s'est passée dans l'indécision pour ma part d'ailleurs, il n'y a point de paquebot pour la semaine des 3.4.5.

6/8 : je n'ai plus l'esprit à mon travail, deux pensées m'occupent : " si je ne vais pas à la guerre, je suis déserteur pour la vie. Je ne pourrai plus revoir mes parents à 20 ans. A mon âge, je laisserais envahir mon pays natal par l'ennemi ? Pourtant me disais-je, d'un autre côté : je vais aller perdre deux ans de mes 20 ans pour un sou par jour. " Moment de résolutions graves. 15h. Bah ! la guerre sera terminée en trois mois ! Je vais voir mon frère Antoine, mon premier mot est : " je pars " . Il me dit les inconvénients du régiment, me faisant comprendre dans quelle voie je m'engage. Rien ne change mon idée. 17 h. : chez le consulat. Nous nous battons pour arriver des premiers au guichet qui prend les noms des partants car un bateau a 150 places de disponibles. J'ai le N° 33. A ma sortie du consulat, je trouve Antoine qui venait pour me suivre. Il me dit : " A deux, nous nous aiderons ". Malgré mon opposition, il va vers le consul qui lui refuse ses passeports étant du service auxiliaire. Il revient me rejoindre tout déconcerté. La joie dans l'âme d'aller retrouver ce beau ciel de France, je termine la journée dans l'agitation. Dans les yeux de Français brille un espoir, chacun est dans l'énervement ; ceux qui ont fait leur service se disent : " cette fois plus de marche, plus de tir à blanc, on va les anéantir, dans huit jours nous sommes à Berlin. " Grands patrons comme petits employés, tous se décident à partir. Les derniers arrivés n'ont plus de place payée. Ils prennent le billet à leurs frais.

7 /8 :Je vais chercher mes ordres de transport ; passé les journées des 8-9-10 et 11/8 à chercher de l'or pour mon voyage.

12/8 : Je fais de petits achats. Adieux à tous les amis.19 h. : je dîne une dernière fois avec : Antoine, Casimir ( il reste au Mexique car il est réformé à cause d'un accident au genou ) et Léon mes frères, notre cousin et un ami : Alexandre Jacques.

13/8 : 8 h. : départ du train ; ceux qui ont dîné la veille avec moi et plusieurs autres amis viennent me faire leurs adieux au train. (voir photo ci-dessus)

14/8 : 7 h. : Véra-Cruz : journée longue, les bains de mer sont ma plus grande distraction

15/8 : même journée que la précédente.

16/8 : embarquement sur le bateau espagnol Maria Cristina. Me voilà de nouveau en compagnie de mon ami .J.Espitallier . Il y a 3 ans et demi nous nous trouvions ensemble pour pareil voyage.

19-20/8 : La Havane. ( Ile de Cuba). La chaleur est accablante, on est sans cesse mouillé de transpiration. Notre voyage a été assez bon, la mer était calme. Ville très propre nous nous y promenons toute la journée. J'admire cette race nègre tous plus robustes les uns que les autres, de grands cigares à la bouche restant toute la journée en plein soleil. 17 h. : entrée sur le bateau. 18 h. : la sirène siffle ; le monstre s'ébranle pour quitter la terre au moins 12 jours. Nous sommes 150 soldats sur le bateau, nourris par groupes de 15.C'est la vie de caserne qui commence. 2 bouteilles de bière par homme nous sont distribuées tous les jours au soin de la compagnie de bière de Monctezuma.

30/8 La Corogne. Dès 6 h. nous apercevons quelques clochers au loin, le lever du soleil nous est comme toujours une distraction. Il faut avoir contemplé de ses propres yeux ce beau spectacle pour en avoir le réel plaisir. 12 h. d'arrêt. Chacun achète des fruits à bord en guise de rafraîchissement. La côte est parsemée de petites barques chargées de fruits.

31/8 : Gijon à 1 h. départ 8h.

1/9 : Santander. Il est interdit de descendre à terre. L'aspect de la plage est semblable à celle de la Curuña. Un certain nombre de compatriotes descendent pour se rendre en France par la voie de terre. De mauvaises nouvelles nous sont apportées par les journaux ; c'est notre défaite. Une armée entière est ensevelie, deux d'entre elles battent en retraite. Les allemands sont à 80 Kms de Paris. Tout n'est que défaite pour nous. Nous changeons de bateau. C'est le Charlemagne venant de la Chine, chargé de déportés, qui nous conduit à Bordeaux le

2/9. 6 h. : nous longeons la Gironde, belle vue, elle est entourée d'industries ; partout les cheminées fument, la campagne est souriante, tout semble avoir été fait et semé pour notre réception. 10 h. : arrivée. Deux sergents nous alignent en rangs de quatre puis en route pour la préfecture. Quelle marche ! trois kilomètres. Nos ordres de transport nous sont délivrés ; les journaux annoncent de départ du gouvernement pour Bordeaux ; la plus part d'entre nous regrettent déjà d'être venus. La population civile n'a aucun enthousiasme. Malgré notre étonnement, il nous est très pénible de le constater après être venus de si loin. Notre enthousiasme se noie dans la mer, du moins il en est ainsi pour ma part. Puis quelle réception ! tout comme pour un troupeau de moutons qui viennent d'Afrique. Bousculés à l'atterrissage, nous le sommes encore plus à la préfecture où chaque employé crie plus fort. "est-ce cela la France que l'on vient défendre ? " J'en suis tout déconcerté. Je reprendrais bien volontiers le chemin de Mexico. La réception me suffirait.

3/9 : La journée se passe gaiement en visitant la ville très sale dans la banlieue mais moderne au centre. Beaux monuments. 21 h. : départ.

4/9 : Toulouse. Sète. Il m'est très agréable de voyager en France, partout, on ne voit que des vendangeurs ; ils lancent des grappes de raisins à notre passage.

5/9 : 5 h. Marseille : visite chez mon oncle. 7 h. : départ. Arles. Avignon, Livron, Gap 21h.

6/9 : Je me présente au recrutement qui m'envoie à la caserne me refusant une perm puisque je suis inscrit. J'y trouve mon frère Auguste (voir photo ci-contre à gauche, Anselme est à droite) incorporé la veille. On me donne deux couvertures, il faut coucher sur de la paille en débris. Je m'y résigne facilement songeant que sous peu il faudra coucher sur la terre.

7/9 : Me voilà aligné parmi des hommes de tous âges dans une vaste cour ; puis 8 h. départ à l'exercice, sans arme, avec mes effets civils. Tout est à mon goût, nous ne faisons que de la gymnastique. 10 h. : soupe, quelle horreur ! un seau plein de bouillon d'une main, un autre de l'autre main contenant des pommes de terres sont disposés, par un ancien, au milieu de la chambre. Va-t-on manger cela présenté tout comme pour les animaux ? En effet, chacun se sert. J'en ai assez de la vue pour aujourd'hui. Allons à la cantine.

8/9 : 6 h. : debout au magasin, les effets sont bientôt mesurés ; en un clin d'œil j'ai dans mes bras une multitude de linge. Essayage dans ma chambre, capote trop petite, pantalons trop grands …Les journées de 8, 9, 10/9 se passent en manœuvres.

11/9 : ça ne va plus, je suis exténué de fatigue. Il faut aller voir le major. Je rentre à l'infirmerie pour anémie et albumine . Je reste au lit pendant 10 jours le 21/9 : la faim me fait demander à sortir. Exempt de service 8 jours, je reste à la caserne. Chaque matin et soir, je vois partir mes camarades de travail : Robert Donnadieu, F. Manuel etc. ..à l'exercice. Ils en retournent chaque fois tout mouillés enviant mon sort.

30/9 :Gap, Veynes, Lyon, La Valbonne 12 h. : Auguste m'y attend. Je le trouve sous un marabout, pas même un siège ; il faut s'asseoir par terre, même pour y dîner. Un bat-flanc m'est désigné, deux couvertures mais pas de paille, elle n'arrive que demain ; je n'en reviens pas de pareille organisation. Sommes-nous des hommes ou des animaux ?

Du 30/9 au 9/12 je reste à ce camp, couché sous des tentes faisant de l'entraînement progressif. Chaque jour de marche, qui commence par 10 km jusqu'à 40 km les derniers jours avec sac chargé, j'arrive mort de fatigue mais tout cela m'est hygiénique, j'ai repris 18 kg en deux mois.

9/12 : il fait trop froid pour rester sous des tentes : départ pour le midi. Livron, Valence, Valréas (voir ci-contre) : beau pays garni de montagnes recouvertes d'arbres. Le château de Mme de Sévigné orne tout un coteau. De beaux jours s'écoulent dans la tranquillité.

 

 

 

 


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