Journal de la Guerre 1914 1918
d'un ubayen :
Anselme CHARPENEL

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Année 1916


7/1 A ma demande, je vais passer une visite pour la vue chez le spécialiste de Valréas. Les vieux amis se retrouvent, bonne journée mais le docteur ne me trouve pas malade.

8/1 : Retour

21/1 : Je pars enfin en perm. Agricole de 20 jours .Les beaux choux que je vais planter au pays en cette saison ! De belles veillées s'organisent, le temps ne me paraît pas long malgré l'hiver.

28-29/1 : St Ours, je passe une bonne veillée chez Antoinette Balp en compagnie de quatre dames.

30/1 : Jausiers. Je pars avec des regrets, réellement il y fait trop bon par là.

31/1 : Bollène.

5/2 : il me faut aller à Marseille pour noyer ce spleen dans la mer.

8/2 : retour à Bollène, les beaux jours continuent.

24/2 : j'ai enfin obtenu une nouvelle perm. Agricole. Livron, Veynes, Jausiers,

25/2 : Certamussat, journées trop courtes, c'est le front qui m'attend à mon arrivée.

4/3 : Jausiers,

5/3 : Barcelonnette.

6/3 : Bollène : les cours de téléphoniste continuent

11/3 : Nouvelle noyade de cafard à Marseille

13/3 : Bollène, je m'attends tous les jours au départ

22/3 : Bollène, Vienne

23/3 : Me voilà habillé et équipé à neuf, il ne suffira que d'un signal du Commandant du régiment pour que l'on prenne le train. Je passe encore de beaux jours jusqu'au

14/4, jour de départ. Nous embarquons au quai des marchandises, 40 dans un wagon.

15/4 :Vienne, Lyon, Chalons

16/4 : Longeville (Meuse), repos une nuit

17/4 : 15 kms à pieds . Longeville Mans

18/4 : 30 kms de Mans à Issoncourt (Meuse). 18h., enfin voici le régiment il est en état d'alerte. Des autos passent depuis deux jours. Repos dans du foin. 4h. : debout, je suis encore mort de fatigue après trois nuits sans sommeil.

19/4 : 2h. en auto 20 kms. 10 kms à pieds, nous voilà dans la citadelle de VERDUN. Nous avons traversé les ponts avec de grandes difficultés, ils sont tous crevassés par les obus, la ville est déserte, quelques gendarmes sont parsemés ça et là. Des éclatements d'obus se font entendre. Bruit sinistre dans cet abri (voir ci-contre).

20/4 15 h. Il faut aller en ligne, nous sommes avertis d'avance qu'il y aura de la casse. 4 hommes par section sont rayés tous les jours pour le ravitaillement. Marche au milieu de l'enfer. Dès la sortie de Verdun, de toute parts le canon crache, 5.000 pièces roulent ensemble incessamment, d'après un colonel. Nous passons devant les bouches de canons bercés à la fois par le bruit et la terre qui tremble sous nous. Fracas sans nom sur notre route ; nous piétinons sans cesse des cadavres ; les routes sont bordées par des chevaux crevés, des chariots démolis, des munitions en abandon, matériel de toutes sortes etc. Les arrivées résonnent tout à nos alentours ; les premiers éclatements sont surprenant puis : je me résigne à la mort puisqu'il le faut. Là-bas, dans la ville, il n'y a même pas deux heures, l'aumônier nous y a préparés au moins mille à la fois. Je me figure dans un nouveau monde, de temps à autre, un camarade qui tombe devant moi m'oblige à faire un crochet, un obus qui tape trop prêt me fait baisser mais après deux heures de pénible marche, je n'ai même plus la force de me baisser aux moments nécessaires ; mes camarades font de même et chacun suit la colonne d'hommes qui se traînent par coteaux et plaines de la Meuse, semblable à un serpent.
23 h. un peu de calme. On respire mieux malgré une odeur de poudre qui nous rend tous ivres. 24 h. Fleury : la pause. Je m'assois sur le brancard d'une voiture en morceaux, les 3 hommes et les 6 chevaux de l'attelage sont tous là gisant sur le sol. Quelques pierres taillées me font croire que je suis au milieu d'un ancien village. Ce sont les seules traces. Dans le calme de chaque voyageur qui se repose, sac au dos, ne se souvenant plus qu'il en est porteur sous sa fatigue ; j'entends des cris de détresse au loin ; c'est au moins quelques blessés abandonnés sur un chemin. Qu'ils doivent être malheureux, ces pauvres camarades ; c'est le seul sort que je déteste pour un guerrier. Après 10 minutes environ : en route de nouveau. J'entends de toutes parts : " ça suit ? attention, un trou ". Le bruit des baïonnettes ne forme qu'un tic-tac.

21/4 2h. halte. Chacun cherche une casemate le long d'un taillis. Nous sommes aux abords du fort de DOUAUMONT. Casés par deux, trois, six dans chaque trou qui paraît avoir été fait la veille ; une tôle ou du bois forment la toiture, chacun dort bercé par la canonnade qui recommence plus fort puisque nous entendons à la fois le départ et l'arrivée des deux camps.
8 h. Je parcours des yeux le terrain traversé la veille, il est tout troué par les obus, il est semblable à un crible et les obus continuent à y tomber malgré une fine pluie.
19 h. Il faut un homme par escouade pour aller faire une corvée en ligne. Je suis volontaire étant le plus jeune. 20 h. Départ. Chaque homme a un paquet de piquets en fer. 20 kms environ. La pluie tombe toujours. Une côte de 500 ms me met à bout de forces. Un va et vient continuel se fait sur notre chemin ; des cris de partout " par là, suivez ! " de toutes parts. Les obus et des gros tombent aux environs. Pan ! je tombe dans un gouffre, de la boue jusque dessous les bras. Grâce à un camarade, je m'en sors mais le fardeau est resté dedans, ma colonne a disparu, où aller ? Personne ne peut nous renseigner ; nous retournons sur notre chemin.

22/4 / 3 h. : Je retrouve l'escouade ne pouvant plus mettre un pied devant l'autre. Mes vêtements pèsent au moins 20 kgs. Une bonne couche de boue y est collée. Je me repose ainsi jusqu'à ce que mon caporal (bon petit) vienne m'apporter à manger. Je n'ai pas faim, il m'y force, un quart de vin et ça va mieux. 12 h. : le soleil sèche en partie mes effets. 14 h. : un bombardement très serré commence ; en tournant mes yeux vers Verdun, je ne vois qu'un éclair de mitraille sur des kilomètres de surface. Où tous ces obus tombent gare la casse. 15 h. il nous est distribué des munitions en masse, nous devons attaquer demain à l'aube. Beau jour de Pâques en perspective. Le ravitaillement nous apporte une soupe et de la boisson, nous disposons nos sacs en tas en terrain nu ; la pluie recommence ; repas, malgré le bombardement qui m'a occasionné un mal de tête fou.
Le Général PEILLARD commande la 28ème D.I, la notre, 55ème brigade: 22ème et 99ème régiments d'Infanterie.
24 h. : le 23/4, départ, colonne par un, nous sommes avertis que la route sera très périlleuse. En effet, nous mettons 5 h. pour parcourir deux kilomètres environ sous un feu de canon et mitrailleuses infernal. Il fallait descendre une côte pour arriver dans un long ravin nommé RAVIN de la DAME et surnommé " ravin de la Mort ", entre la côte 34 et 35 Fleury et Côte de Froide Terre. C'est bien son nom, le bois de la folie en garnit ses pentes ; il n'en reste que quelques troncs ça et là. D'énormes trous d'obus sont sur notre passage. La terre détrempée ne forme qu'une pâte dans ses trous unis par cette dernière, aussi je trébuche à tous les pas, m'enfonçant plusieurs fois dans cette fange de la boue jusqu'aux oreilles .Beaucoup de camarades sont étendus sur mon passage. Pas de respect humain, chacun marche indifféremment sur ces cadavres. Beaucoup sont plongés dans la boue ne sortant que la tête ; ils appellent en vain au secours pour être aidés à sortir du gouffre : chacun passe indifférent, heureux celui qui peut sortir seul de ce passage. Pas même les blessés sont secourus, ils se résignent à mourir où ils tombent. Combien on en trouve sac au dos criant de toutes leurs forces étendus sur cette terre qui leur servira de tombeau sans même être enterrés.
5 h. le ravin est descendu. Nous faisons une pause bien méritée. Je suis assis sur une bosse qui parait sur le terrain avec plusieurs camarades. Ce n'est qu'après 10 minutes que je m'aperçois que nous sommes assis sur un tas de cadavres. Que faire ! On y finit la pause jusqu'au bout.
5 h. 30, nous sommes dans la tranchée de départ pour l'attaque, haute de 50 cms, largeur : 60 cms. Chacun est accroupi là car le jour s'annonce. Déjà j'entends tout près de nous le tac, tac de la mitrailleuse ennemie. Un camarade sorti vient de tomber à 2 mètres de là payant de sa vie sa curiosité. Chacun attend l'heure où le signal sera donné avec impatience fusil en main, les baïonnettes sont toutes alignées sur le bord de la tranchée. Que d'angoisse pour ma part, c'est mon premier assaut. Déjà je suis répugné en pensant que cette baïonnette est là pour traverser la poitrine d'un homme que je n'ai jamais vu, qui ne m'a jamais rien fait personnellement. Cette idée me fait songer que c'est pour la France et me voilà tout résolu !
Crête de la Côte de Froide Terre 345 :
Que les minutes sont longues en ces heures d'attente. Ne peut connaître le temps que celui qui les a goûtées. Dernière minute ! … Je bois le restant d'alcool de menthe que contient une fiole de ma cartouchière. Chacun a les yeux fixés sur son voisin pour se rappeler qu'il n'est pas seul dans ce tourment.
Départ ! Il y a 100 mètres à faire au 1er bond. C'est une vraie course qui n'en mettrait pas ses jambes sur son cou s'il en était possible pour les soulager du poids des effets seulement qui sont mouillés de part et d'autre. J'ai le bonheur d'arriver mais beaucoup sont déjà restés en route. Ma section prend deux mitrailleuses, les boches se sont tous enfuis. Notre artillerie(des 155) tire toujours sur la position que nous venons de prendre. Chacun s'y terre du mieux possible, les coups arrivent par quatre ! Heureusement que la tranchée est manquée. Après une heure de résistance pareille, nous avons ordre du capitaine de nous retirer ; nous repartons par groupes de trois ou quatre profitant de l'arrivée d'une rafale pour faire un bond. Les éclats sifflent de tous cotés mais il faut arriver. Les boches qui ont aperçu notre manœuvre sont retournés à leurs mitrailleuses …( ?)marchent mieux que pour notre assaut. En trois bonds, nous sommes rentrés dans notre tranchée de départ. Notre artillerie continue à marteler la tranchée adversaire impossible d'y retourner. Toutes les fusées signaux pour faire allonger sont brûlées. Nous restons ainsi en attente jusqu'à 10 h.. Repli dans une tranchée plus profonde. L'ennemi reste calme toute la journée, quelques arrivées seulement se font entendre .Chacun se repose couché dans le coin le plus propre qu'il a trouvé, la terre étant toute détrempée par la pluie.
18 h. : Je pars au ravitaillement, il faut remonter la route qui recommence à être bombardée. Nous sommes …( ? ) pour la Compagnie un sergent nous conduit. Pendant que nous faisons cinq minutes de pause au pied de la côte pour pouvoir ensuite la grimper à la course, un tir de barrage commence à 200ms de nous. Après une heure d'attente, nous retournons à la Cie. Un ordre nous est donné de ne pas aller au ravitaillement ce soir. Nous serrerons notre ceinture un cran de plus ! … Je prends 6 h. de faction la nuit, il manque déjà 5 hommes à la section.

23/4 : La journée se passe en 1ère ligne, il faut creuser la tranchée qui ne me garantit qu'à la poitrine. 18 h. il n'y a pas de ravitaillement ce soir ; on craint une attaque ennemie. Il ne me reste plus que deux biscuits noircis de terre ; ils sont bons tout de même. Nuit passée semblable à la précédente en grelottant car mes effets sont encore tous mouillés.

24/4 : La compagnie passe en 2ème ligne 200ms. Plus à l'arrière ; défense absolue de s'y déséquiper : il faut encore passer la nuit avec cet harnachement 18h. adieu le repas ; nous allons faire une tranchée en avant des 1ères lignes. Le terrain est à demi couvert de cadavres boches qui ne développent pas de bons parfums. Il pleut toujours.

25/26/27 : se passent de la même façon que les précédentes ; un peu de ravitaillement arrive pourtant.

28/4 : Il faut se tenir aux aguets, les boches attaqueront d'après les renseignements d'un de leurs aspirant officier qui s'est rendu prisonnier. Les avions ennemis nous survolent très bas, les nôtres sont rares. Nous les voyons arriver comme les sauveurs mais ils ne peuvent rester sur nos lignes sans que deux ou trois ennemis viennent s'abattre sur un seul des nôtres. Chacun est prêt ; la tranchée est pleine ; des tas de cartouches bordent la tranchée. Notre artillerie ne fait qu'un roulement ; quelle valse doivent faire les boches ! 12 h. les voici ; quelques silhouettes paraissent des lance-flammes à la main. Ils sont bientôt descendus puis cinq vagues successives paraissent. Nous avons 100ms de tir pas une n'arrive à nous, tout craque aux alentours. Notre artillerie a raccourci le tir, elle tape en plein dans les masses ennemies qui se dissimulent sous la mitraille. Beaucoup d'éclats de nos obus pleuvent à mes alentours puis se sont les obus boches qui pleuvent partout. Je suis transporté trois fois par des déplacements d'air mais mon fusil est toujours là, mes cartouchières sont encore pleines. Ma main gauche a été brûlée par le canon de mon fusil qui était rouge.
13 h. le calme revient, plus de boches qui paraissent, seuls des cris de toutes parts lâchés par les blessés qui gisent au loin. Quelques bras ennemis se lèvent devant notre tranchée mais : plus de pitié, nous tirons sur tout ennemi. Notre tranchée est toute bouleversée, à notre gauche ; 500ms. L'ennemi est arrivé jusqu'à nos lignes, une compagnie est anéantie. La nôtre reste très éclaircie, 10 de ma section manquent. Les blessés crient de toutes parts, les brancardiers ne sont pas en nombre suffisant pour les transporter.
14 h. Nous recevons les félicitations de notre lieutenant Prat commandant la Cie. Mais nous ne l'avons pas vu de la journée .
15 h. : Calme complet. On peut compter jusqu'à 10 sans entendre une détonation tandis qu'il y a 2 h. seulement, une pluie d'obus qui devaient se toucher dans l'air passait sur nos têtes ; beaucoup d'entre eux , trop courts, ont fait des victimes parmi les nôtres. Des camarades vont au ravitaillement, nous ne restons que 54 à la Cie sur 150 qu'il y avait encore hier.
24 h. : nous allons en 2ème ligne, le poste de secours est encombré de blessés, ils n'ont aucun abri ; les obus qui tombent aux alentours font toujours des morts parmi eux. Voilà 8 jours que nous n'avons bu à notre aise pas même de l'eau : deux quarts de litre de vin et un de café nous parviennent tous les deux ou trois jours. Je n'y tiens plus. Je préférerais me priver de manger que de boire. Un camarade me dit qu'il y a de l'eau à la ferme des Dames. Elle est à 300 ms de là les murs sont en miette, un boyau y passant à côté elle est bombardée par des rafales de 6 à 8 obus de gros calibre. J'étudie un moment le tir, je m'arme de courage n'y tenant plus cette fois. Tous les bidons de l'escouade me sont donnés, en route pour la fontaine. Sur mon chemin, je trouve des membres humains de toutes parts ; quelques obus me font faire du plat ventre. A 50 mètres du but, j'attends une dernière rafale puis un bond et me voilà devant un trou d'obus de 4 ms de diamètre, plein d'eau terreuse. A ses alentours gisent trois camarades qui ont trouvé la mort en prenant de l'eau. Trois bidons sont pleins lorsque j'entends siffler des obus ; je pars d'un seul bond les bidons pleins à la main. Quatre détonations se font entendre à la fois. De couché, je jette les yeux sur l'endroit où sont tombés ces derniers. C'est à 20 ms. de là, la terre qu'ils ont projetée m'a recouvert à moitié.
Je repars à nouveau, tout heureux d'avoir de l'eau bien que toute boueuse et ensanglantée par les cadavres qui gisaient au bord de la mare. 20/5-66. A mon arrivée, je fais des heureux et les félicitations ne manquent pas. Le goût de la terre reste dans la bouche sans empêcher de vider les six litres dans une demi heure de temps. La journée passe en faisant un terrier. Nous sommes tous groupés par deux ou trois ; à la nuit, nous sommes terrés dans le genre des taupes ; c'est un gentil petit nid sec au moins. J'y passe une bonne nuit de repos bien mérité.

30/4 : Nous sommes occupés à faire un boyau pour relier les 2èmes lignes aux 1ères. Chaque jour, je vais chercher de l'eau qui nous est la moitié de notre vie.

Les 31/4-1 au 4/5 se passent dans la tranquillité des deux camps. Nos tranchées sont reconstruites, seul le boyau qui monte de la côte ne peut rester fait. Chaque nuit, une équipe de génie fait le boyau ; pendant la journée les barrages ennemis le détruisent.

5/5 :10 h. : un avion nous envoie un message " rassemblement ennemi baïonnette au canon " . Alerte, chacun est à son poste de 1ère ligne, l'artillerie redouble de nouveau son fracas. Les obus qui passent sur nos têtes doivent se toucher. 15h. Nous attendons en vain l'attaque. Un pli de l'Etat Major arrive disant qu'un prisonnier ayant signalé deux divisions massées dans un bois, elles y ont été anéanties par notre artillerie. Donc, plus d'attaque.
16h. Nous sommes relevés ce soir. Chacun a les yeux fixé sur cette colline qu'il va falloir monter malgré des tirs de barrages qui ne discontinuent pas. A mon avis, elle doit être aussi pénible que la montée du Calvaire par Jésus-Christ. Je l'ai déjà montée trois fois et il me faudra recommencer.
20h. en route ! La chance nous suit, nous exécutons notre trajet dans le calme. C'est un mauvais signe. Que je suis heureux d'être sorti de ce trou !

6/5 : Comme je l'avais deviné hier, il est à peine l'aurore que le bombardement boche commence plus fort que jamais. Nous avons passé la nuit dans de petits abris. 1ère nuit de tranquillité depuis que nous avons quitté Verdun ville. Les lignes sont à deux kms de là. Nous avons devant nous le fort de Douaumont à 100 ms delà, la redoute dite " des quatre cheminées ". Je passe la matinée à décrotter ma capote en la raclant avec mon couteau, mais tout cela dans la cagna car il ne faut pas se montrer ; les avions nous survolent à tous moments. Repos toute la journée. 19 h. Je vais au ravitaillement qui doit venir à 2 kms de là. Je puis enfin boire tout ce qu'il me plaira. Je me régale de bouillon de soupe, des portions de rôti sont rangées dans un sac à terre ; du chocolat et du fromage, 4 pains sont passés dans un fil en fer ; 4 bidons de vin sur mon dos, 2 de café et en route pour rejoindre les copains qui doivent m'attendre avec impatience. Dans mon voyage quelques obus seulement me dérangent.

7/5 1h., me voilà arrivé. Bon repas et au lit. (sur la terre). 12h. Bien reposé, j'écris à tous mes parents, je fais une petite toilette à une source qui est à 50 ms. de là. Me voilà déjà un peu plus fort. Je m'assimile au cuiller en fer tout noirci par la rouille et que l'on vient de rétamer. Il me manque une chemise pour changer celle que je porte depuis le 20 passé, mais impossible d'en avoir une.

8/5 : Journée dans le calme, ce soir nous irons travailler d'après le dernier ordre. En effet, 19 h. en route pour la cote 304. Il y faut faire un boyau. Des 340 au moins tombent à 100 ms. de là, sur la redoute de Douaumont. La terre en tremble toute sous ces écrasements de monstres. Nous ne sommes pas oubliés pour cela ; un bon arrosage, deux camarades blessés, un mort.

9/5 3 h. : nous rentrons dans nos abris au moment où un barrage vient de commencer. Le ravitaillement nous y attend ; nous le dégustons de bon appétit. Quelques lettres viennent un peu me réjouir ainsi qu'un colis. Qu'il est le bien venu ! Demain il y a du pain sur la planche. 5h. : au lit ! Les journées des 9-10-11-12 se passent comme la précédente, nous supportons souvent de forts barrages. Hier je suis allé en corvée en 1ère ligne apporter le ravitaillement des hommes qui s'y trouvent : 15 litres de vin.

13/5 : La journée se passe dans nos souterrains à cause de la pluie qui tombe plus fort. 15h. un camarade qui est dehors nous appelle ; c'est pour voir s'envoler des ballons(saucisses) d'observation qui ont eu leurs amarres cassées par une violente tempête. Nous en voyons 15 dans le même cas, les observateurs se jettent dans l'espace les uns après les autres. Beaucoup tombent à terre comme une masse leur parachute ne s'ouvrant pas. Le vent dirige tous ces ballons vers les boches ; notre artillerie leur tire dessus pour les démolir, mais aucun ne descend, au contraire. 15h.30, tous ont disparu dans le ciel. 17h. un avion vient nous survoler, c'est un des nôtres. Il vole si bas que déjà nous devinons qu'il apporte du nouveau. En effet, il nous lance un message. C'est l'ordre de la relève. Quelle chance ! Je cherche à alléger mes musettes le plus possible afin d'être agile pour faire des plats ventres sous les barrages qui nous surprendront à notre passage.
20 h. : départ, la nuit est très noire, la colonne qui s'achemine par un sentier est guidée par le Commandant du bataillon. Nous ne restons que 200 au 1er. Tout se passe bien pendant le 1er km sauf quelques trébuchements dans des trous où on tombe souvent la tête la première. Nous voici au milieu des batteries qui sont calmes ce soir ; probablement à cause de la relève. Les boches envoient des rafales d'une dizaine d'obus à nos alentours, nous avons pourtant de la chance ; il ne reste que quelques blessés en route et nous voici à nouveau dans la citadelle, il est 21h. Les cuisines nous y servent un bon repas, les Compagnies reprennent les mêmes emplacements qu'avant de monter. Nous sommes clairsemés, que de pauvres camarades manquent à l'appel ! Une bonne couche de paille nous invite à aller dormir ; quelle chance d'en avoir ce soir, depuis 25 jours nous n'en avons pas vu un seul brin.

14/5 7h. me voilà bien reposé, en route de nouveau. Nous ne sommes pas assez en sûreté par là. Pendant la nuit qui vient de s'écouler, plusieurs obus ont dégringolé sur la citadelle, faisant trembler toute cette cuirasse armée d'une épaisseur de 10 ms. Ce sont des 380. La traversée de la ville est très pénible ; les maisons sont toutes mi démolies, le store des magasins est parsemé dans les rues, par suite des éboulements et de la projection des obus. Les ponts de la Meuse sont sautés, il n'en reste qu'un qui est bombardé nuit et jour . Tout détachement doit traverser ce passage à la course : 200ms ; c'est à qui courra le plus vite devant la mort, des vaches nous croisent au grand galop. Ma compagnie vient de passer, la queue de la colonne ne doit pas être hors de danger lorsque une avalanche de 8 à 10 obus dégringole sur le pont. Il y aura sûrement des victimes . 8h. nous sommes à 5 kms de la ville et hors de portée. Nous faisons la pause. Des camions arrivent, ils sont pour nous ! Quelle chance ! Il en a fallu 100 pour nous transporter là, il y a 20 jours ; 30 suffisent pour nous retourner et tout le monde y est logé sans problème.
12h. Nous passons dans la ville de Bar-Le-Duc, il y a une grande foule dans les rues, il doit être dimanche, d'après ce que l'on en juge. Ordre a été donné de ne pas relever les bâches qui pendent autour du camion, pour ne pas nous faire voir dans cet état aux civils. En effet, chacun a encore la face peinte de terre de la Meuse. Nos capotes en sont blanches, beaucoup n'en ont plus ; nous ne sommes plus des hommes. Nous ne sommes que des débris d'une armée épuisée. Ce n'est que pour cette raison, jugeons nous, qu'il nous est défendu de nous faire voir. Cette pensée nous révolte ; pourquoi ne pas démontrer aux civils, par notre vue, ce qu'il retourne d'un Régiment après une lutte de 25 jours ? Ce beau Monsieur en pardessus et chapeau haut de forme qui nous regarde passer avec dédain est au moins un profiteur de la guerre ; un de ceux qui accumulent des millions pendant que nous nous saignons à petit feu ! Il prêche la guerre à outrance connaissant lui aussi la maxime de nos beaux députés " jusqu'au bout ".Je suis certain que s'il avait passé les 25 jours qui viennent de s'écouler à mes côtés il ne répéterait plus la maxime du gros bonnet ! J'en suis fortement irrité, sans oublier mes camarades. Nous constatons une fois de plus qu'après avoir souffert toutes les misères humaines, nous sommes regardés avec dédain par le peuple que nous défendons au prix de notre sang.
15h. tout le monde en bas. J'ai les membres tous engourdis de rester dans cette voiture ; nous devons malgré tout faire 5 kms à pieds. Beaucoup disent : " je me couche là " s'abattant sur le bord de la route, épuisés de forces. 15h.30 : toute la colonne est en route. 18h. : Nous arrivons au village de Culley non sans avoir fait plusieurs haltes en cours de route. Fort heureusement, des petits jeunots de la classe 16 nous attendent pour renforcer le Régiment. L'un d'eux se charge de me trouver une maison où je vais pouvoir casser une croûte avec mon compagnon de combat. Il va chercher deux chemises et caleçons qu'il a dans son sac, si bien qu'à 19 h. je suis au propre et prêt à aller dormir, après une bonne restauration. J'avais besoin de ce bon garçon, ma chemise devait contenir des milliers de poux bien que je leur aie fait la chasse tous les jours.

15.5 : J'ai joui de la tranquillité cette nuit. 8h. : J'ai enfin le courage de gagner le village de 500 âmes ; il est situé auprès d'une petite rivière. La campagne est toute verte et souriante, de petits boqueteaux ornent le paysage environnant ; il y a une grande différence avec le terrain que nous venons de quitter où un seul brin d'herbe ne pouvait pousser, brûlé par la fumée de la poudre et les gaz. Ma journée se passe au nettoyage de mes effets. Un bon dîner a été commandé pour le soir. Les quelques survivants de l'escouade y sommes réunis ; je ne puis cacher que la journée s'est terminée en trop gaie……

16/5 : Je suis désigné par mon lieutenant ( Mignot ) pour aller à l'Etat-Major du Bataillon comme signaleur . C'est le bon poste aussi je l'accepte avec plaisir. J'ai assez fait de petits postes ! 15 jours passent gaiement, nous cherchons tous à passer de doux moments en parties de campagne, dîners, promenades et quelques heures d'exercice de signaleur par jour. Chaque matin, la musique du régiment( 80 appareils ) nous joue le réveil en fantaisie. Des fêtes religieuses ont été organisées par l'aumônier dans une vieille maison, l'église étant gouvernée par un prêtre de mauvaise vie.

30/5 Une grande revue est annoncée, il s'agit de la décoration de la médaille militaire Russe au Général Pétain qui par son énergie a soi-disant sauvé Verdun.
8 h. 4 divisions d'infanterie (30.000 ) hommes sommes rassemblés sur un plateau. Nous avons marché 4 h. pour cette cérémonie sous une pluie qui traverserait les rochers. Chacun grelotte en attendant Monsieur.
9 h. : Le voici. Les drapeaux flottent, les fanfares jouent la Marseillaise ( ils oublient que nous présentons les armes puisqu'à 10 h. 30 nous sommes encore là à faire les pantins ). Enfin, il est parti non sans nous avoir fait défiler devant toute la clique. 12 h., en route pour le retour. Heureusement qu'un bon soleil nous a un peu séché les effets. Cette journée me reste aussi mémorable qu'un journée de bataille à cause du ridicule qu'elle a eu sous la pluie. Nous avons servi, une fois de plus de mannequin….

10/6 . Le repos est terminé, nous allons prendre un secteur tranquille ayant droit à deux mois de repos complet avant une nouvelle bataille. 6h. : voici les autos. Ils nous transportent dans la même direction où ils nous ont pris il y a un mois. 40 kms en auto. 10 kms à pied et nous voilà à Monthairons le Grand. Qui m'aurait fait croire lorsque j'y suis passé il y a 15 mois que je retournerai encore là pour me battre ! Une semaine s'y écoule, je suis bien habitué avec mes nouveaux camarades signaleurs. Plus de discipline de Compagnie, plus de revue, plus de corvée, nous sommes de petits rois en comparaison des camarades qui sont dans les Compagnies.

20/6 : En route pour les lignes, Monthairons, Dieue, Moulainville 35 kms ; nous couchons sous les tentes au camp de la Chiffour. Bois sur les pentes de la Woëvre.

21/6 Nous nous préparons pour aller en ligne ; quel cauchemar que de retourner en ligne devant Verdun. 18 h. en route . Après deux heures de marche à travers bois, nous voilà à Moulainville, je suis nommé chef d'un poste de signaleurs à Manesel redoute tout prêt du village dans une gentille forêt. Je prends possession des consignes et du poste ; quatre camarades sont avec moi, nous serons tranquilles puisque je suis le chef. Nous avons une superbe cagna à notre disposition, c'est plutôt une petite villa forestière.

22/6 . 6h. lever. Un perron de 15 marches nous conduit au dortoir, pièce en terre de 3 ms sur 2 et 2 de haut. Les lits en grillage y sont superposés. Elle a deux ms. de terre et bois comme toiture ; à sa sortie, une petite gloriette est tissée avec des branchages ; elle est garnie d'une table et de deux bancs, un lavabo dans un angle. A 5 ms. de là, nous avons une autre cagna qui doit servir de réfectoire les jours de pluie. Après avoir tout visité, nous allons au poste qui est à 200 ms. de là. Il se compose d'une petite gloriette recouverte d'une tente, le tout en plein bois. Une table, deux chaises et un projecteur de 24 cm de diamètre compose le poste. La consigne est de prendre la garde nuit et jour pour surveiller un autre poste qui est à un km de là. 15 beaux jours se passent à ce poste, nous passons notre temps avec un camarade, à faire des briquets, des bagues etc. Ce n'est que travail du matin au soir ; toujours sous ce beau décors ; l'air pur des bois nous est une bonne cure. Tous les deux jours, je vais à la corvée de soupe à 2 kms de là. Je m'engagerais bien à rester six mois à ce poste.

2/7 :Nous descendons au repos au camp de la Chiffour bois, pour y faire un peu de toilette. Au bout de deux jours de repos, ordre arrive que l'on ira travailler à la redoute du Mardi Gras près du fort de Damloup toutes les nuits.

4/7 : 19 h., départ, nous marchons 2 h. 30 dans des sentiers noirs, boyaux pleins de fange. Le voyage nous suffit pour nous mettre à bout de force. Ce métier dure jusqu'au

12/7 au soir. Nous y subissons des bombardements terribles, travaillant jusqu'à 3 h. du matin.

13/7 : Nous remontons au poste de Manesel, nous sommes en …( ?) mais ce n'est pas trop tôt, le secteur est au moins calme en comparaison de celui de Mardi Gras où nous y allons faire du terrassement la nuit. Je suis de nouveau à mon poste, c'est la saison des fraises, des framboises ; nous faisons nos confitures etc..

21/7 : Je reçois la mort de l'Oncle Léon, j'en suis tout ennuyé ; il laisse sa famille qui aurait grandement besoin de lui.

27/7 12 h. : un ordre subit arrive, il faut partir, nous devons aller à la redoute du Mardi gras, fort de la Laufée, secteur très mauvais ; deux, trois attaques se produisent par jour. 14 h. : en route pour Haudainville. Mal couchés, nous passons la journée des 28 et 29/7 à faire les préparatifs de combat. Il faut faire la lessive, se baigner puisque nous ne savons pas quand nous pourrons le faire.

29/7 . 18h. : départ. Je suis de nouveau désigné comme chef de poste à la redoute du Mardi Gras. J'ai trois camarades à commander, lesquels je n'ai jamais vu. Je dois me rendre au poste sans guide marche pénible, très chargés, sous des bombardements et sans connaître se route. 24 h. mes hommes ne veulent plus repartir, après la dernière pause ; ce n'est qu'après avoir trouvé la redoute qu'ils m'ont suivi. 4h., 30/7 : Sommes arrivés. Mon travail consiste à surveiller les fusées envoyées de 1ère ligne et de les répéter à l'artillerie. Nous sommes logés dans une redoute dont les voûtes peuvent résister à un 150. Nous couchons à terre. Mon poste est très important, il me faut courir jour et nuit pour allumer des fusées jusqu'à 100 par jour. 20 tirs de barrage. La bataille fait rage toute la journée ; bien des fois, je me demande comment des hommes peuvent vivre sous cette pluie d'obus. Je suis pourtant resté sous des tirs plus serrés à Thiaumont mais lorsque l'on est dans la lutte au milieu de la poudre, flammes et fumées, on ne s'en aperçoit pas. Nous ne sommes pas épargnés par le bombardement, je reste dans la redoute lorsqu'il n'y a pas de fusées à envoyer ; les hommes de garde me préviennent par téléphone : une fusée dans telle zone, telle couleur. Je téléphone le tout au Commandant d'Artillerie qui transmet les ordres aux batteries. Mes guetteurs(deux en permanence) sont logés dans une tourelle blindée qui est souvent bercée par les obus. Je répète aussitôt la fusée am…..( ?) Ce manège dure deux jours et nuits.

1/8 La tranquillité règne un peu. On a le temps de respirer, les 2 et 3/8 se passent ainsi. Quelques rafales d'obus seulement lorsque vers 22 h. le ravitaillement arrive. A ce point jamais je n'ai vu si fort en campagne, les cuisiniers nous ont apporté des haricots en salade dans des sacs à terre !

4/8 12 h. Une grande explosion se fait entendre, chacun se demande de quoi il s'agit. C'est un dépôt de 10.000 grenades qui était à 100ms. de là qui a explosé par suite d'un obus. Le dépôt de fusées étant à l'entrée de la redoute est aussi en feu. De la fumée et des flammes envahissent l'appartement à ne pas y résister ; nous sommes 20, chacun se sauve au dehors, traversant les flammes. La redoute est garnie de fusées qui risquent de s'enflammer ; je reste seul, il me faut empêcher que les flammes brûlent les appareils. Je verse tout le contenu des bidons que je trouve, même le vin ; après 5 minutes, je suis contrains de me mettre le sachet à gaz, pour me garantir de la fumée. 13 h le feu est éteint, mais il me reste plus de fusée. Compte-rendu au général de la D.I. 14 h., une corvée m'en apporte. Quatre jours passent dans le même trou, les boches nous ont repérés par suite de l'incendie, aussi, ils nous arrosent soigneusement tous les jours.

7.8. 20 h. Voici la relève. Qu'elle a été attendue ! Un sergent prend ma place et en route pour le camp de la Chiffour. Trois jours de repos s'écoulent.

11/8 20 h. Départ pour les lignes, je retourne heureusement à l'ouvrage du Manesel. Reprise de la vie tranquille grâce à la belle saison. La vie d'ermite dans une forêt m'est très salutaire et douce. Mes journées se passent à la fabrication de souvenirs sur des feuilles de chêne vert. J'en envoie à tous mes frères et amis.

30/8 relève, je ne retourne pas volontiers à la Chiffour ; j'y suis moins bien couché, je n'y suis pas mon maître et il faut aller chaque jour faire de l'exercice de signalisation avec les avions. J'y passe pourtant de bonnes soirées avec Garcin de Barcelonnette; nous faisons souvent des frites et de bons repas ensemble.

8/9 : départ, je retourne à mon poste de Mardi Gras ; quel cauchemar ! un sergent y est le chef cette fois. Journée de garde sans subir de trop forts bombardements.

9/9 : Je suis désigné pour aller tenir un nouveau poste dans l'ouvrage de la Laufée pour y porter 4 pigeons voyageurs (voir photo ci-contre). J'en lâche 2 par jour. Celui-ci se trouve sur une crête à un kilomètre de là et à 200 ms des 1ères lignes. Je fais le voyage avec un lieutenant. Notre route est toute parsemée d'obus ; quelques-uns nous éclatent tout prés. 10 h. nous sommes au fort, mais il n'y a que l'emplacement au premier coup d'œil. Il ne faut pourtant pas perdre de temps pour trouver le souterrain. La forteresse est constamment bombardée avec du gros calibre(420). La terre est bouleversée à plusieurs mètres de profondeur par ces gros oiseaux passagers ; nous traversons un espace de 200 mètres qui n'est que monticules et trous. Des morceaux de ciment armé de plusieurs mètres cubes sont détachés ; nous nous dirigeons vers un trou qui s'aperçoit sur le remblai d'une butte, c'est l'entrée du fort. Une sentinelle veut m'en empêcher l'accès, vu que je n'ai pas d'ordre de mission. Je fais des essais et en route pour la redoute du Mardi-Gras. Avant mon départ le Comandant me fait bien remarquer qu'il a le droit de refuser que le poste s'installe et par conséquent, en cas que le fort soit cerné, je serais chassé du fort pour n'importe quelles circonstances. Le voyage s'est très bien effectué, 15 h. je me repose au soin de l'avenir. Demain je dois retourner.

10/9. 10 h. suis de retour dans le fort ; le comandant me déclare que je n'aurai qu'à dormir ; en effet, il n'y a rien à faire. Tous les deux soirs, je vais au ravitaillement, mauvaise corvée ; il faut marcher tout en tâtonnant dans les ténèbres.

15/9 : Voici la relève qui s'annonce toujours trop tard ; il n'y a rien d'intéressant à rester des journées entières dans l'obscurité. Plusieurs fois par heure, un obus qui tombe sur le fort le fait tout trembler, mais les murs ne bougent pas. Le bataillon doit se réunir au repos à Ancemont. Je cherche à rejoindre ce village en compagnie d'un camarade. Partis à 23 h. nous n'arrivons au village que le 16/9 à 7 h. du matin perdus dans la forêt pendant la nuit. Nous restons quelques jours en repos dans ce petit village très gai.

22.9 Je suis désigné pour aller faire un stage de signaleur au camp de l'aviation à Senoncourt. Départ à 4 h. Fais 20 kms pour y parvenir. Repos dans la soirée.

23/9. Un lieutenant nous fait une conférence sur l'aviation et son avenir, puis une visite aux garages pour prendre connaissance des différents appareils qui varient en force de 150 à 300 chevaux.

24/9. Prenons connaissance des nouveaux signaux conventionnels entre l'aviateur et la terre.

25/9. Manœuvre avec les avions, exercices de télégraphie.

26/9. Copie des codes.

27/9. Manœuvre et le lieutenant instructeur nous fait ses adieux en nous souhaitant la chance. Cette période auprès des avions, m'a fortement intéressé. Des appareils légers et de génie composent les avions. Tout est une curiosité. 20 h. en route pour Ancemont. Les camarades sont toujours là. Nous y passons encore une semaine .

7/10 . Il faut retourner aux lignes, l'état major nous avait bien promis de ne plus remonter dans les parages de Verdun ; il faut tout de même y repartir.

8/10 : Préparatifs au départ, mais à 12 h. j'apprends que je vais aller en perm dans quelques jours. 18 h. en route pour les lignes, secteur d'Eix.15 kms et nous voilà dans les débris du village d'Eix. Nous sommes logés dans une cave (2 ms. sous terre) ; il faut se faire petit pour y rentrer, mais on s'y trouve bien à l'intérieur qui est garni d'un poêle, une table, des chaises, le poste téléphonique etc. Nous pouvons faire notre cuisine, toute la batterie de cuisine y est. Une seconde pièce sert de dortoir. Lits ( ?) en grillage. Nous serons très bien ! Tout le monde est content. Je prends 4 h. de garde par nuit, perché sur un angle de maison qui est encore debout. J'y surveille si les1ières lignes n'envoient pas de fusées ni ne font pas de signaux.

14/10 :départ en perm. Je vais coucher au camp de la Chifoure.

15/10 : 3 h. : départ pour aller embarquer à Dugny. 15 kms. Une boue affreuse me met à bout mais pour aller en permission que ne ferait-on pas ! …8 h. : départ du train. 12 h. Bar-Le-Duc, Chalons etc.

16/10 : Lyon, Grenoble

17/10 : Grenoble, Gap, Barcelonnette

18/10 : Certamussat. : Je passe de beaux jours, travaillant au bois avec toute la famille.

26/10 : Promenade à Jausiers,

27/10 : Barcelonnette, Gap, Lyon, j'y passe la journée du 28/10, départ : 23 h.

29/10 : Lyon, Paris, Revigny.

30/10 : Camp de la Chiffour. Mon bataillon est en ligne à la redoute du Mardi Gras depuis huit jours, il y reste encore trois jours ; je ne vais pas le rejoindre. Il faut cela pour se remettre du voyage. J'ai eu de la chance : pendant mon absence, a eu lieu la fameuse attaque d'Octobre qui nous a retourné beaucoup de forts de Verdun entre autres celui de Vaux. Mon régiment a participé à la prise de Damloup fort. Les journaux me l'avaient annoncé en perm. Il faisait tous les éloges voulus aux Régiments qui ont participé à la victoire.

3/11 : Le régiment ne descend pas de ligne, je vais me mettre en route pour rejoindre le régiment qui ne vient pas au repos.

4/11 : Me voilà à nouveau à la redoute du Mardi Gras. Le secteur est beaucoup plus tranquille qu'au mois passé.

5/11 : L'ennemi recommence son marmitage qui dure toute la journée ; Je prends 8 h. de garde dans la tourelle, j'y suis souvent bercé. Cette scène dure 3 jours. Rien de tel pour me distraire à mon arrivée de perm, en plus, il fait un froid de loup. La terre est toujours blanche de givre. Le tout me plonge dans un spleen affreux.

9/11 . 20 h. Je refais le trajet pour me rendre au camp de la Chiffour en repos. Le génie a construit des baraques en planches pour nous loger ; nous y passons de terribles nuits de froid. La température est plus froide qu'au dehors. Je vais souvent me chauffer à la forge de Gily, un forgeron de Barcelonnette qui m'invite souvent à manger les frites. La neige tombe la nuit de 18 /11.

21/11 20 h. : Retour en ligne pour le secteur d'Eix. C'est toujours le même poste, le secteur est assez calme, il ne faut pourtant pas trop se montrer. Nous sommes heureux dans notre cave, le poêle chauffe jour et nuit ,ici, ce sont les poutres des maisons que nous faisons brûler.

6/12. : Je vais en corvée au poste du colonel. Des amis m'y font dîner, 15 h. retour au village que je ne puis aborder qu'après plusieurs heures d'attente à cause d'un bombardement serré. Des centaines d'obus sont tombés dans la soirée. C'est probablement la relève et les boches qui vont au repos veulent vider leurs caissons !

18/12 : Nous changeons de poste pour aller à Gravelotte. Nous y sommes en réserve, faisons des corvées toutes les nuits.

24.12 : Il nous faudra encore passer la Noël là, malgré que nous attendons la relève depuis plusieurs semaines. Je reçois 4 colis pour fêter la Noël tous ensemble. C'est la bombe de l'équipe (5 hommes). Le ravitaillement nous a donné de la boisson et de 20 h. à 24 h. nous faisons un bon réveillon dans notre pauvre cagna de 2 ms . de haut, 4 de long et 2 de large.

25/12 : 2 h. nous apprenons que la relève aura lieu dans la journée. 5 h. les remplaçants sont là. Nous avons passé la nuit à faire nos préparatifs. 6 h. en route. Il pleut pour ne pas changer ; après 17 kms., nous voici à Haudainville, il est 10 h. nous sommes mouillés jusqu'aux os. Chacun se sèche comme il peut. 24 h. de repos. Nous devons embarquer pour le grand repos. Tout le monde est heureux : adieu Verdun, pays de cauchemar.

27/1 2 h. Départ ; 4 h. embarquement, Bar-le-Duc, Commercy, Toul, Nancy, Luneville, Badonviller le 31/12 : morts de fatigue. De la bonne paille nous attend chez un bon grand-père qui a 75 ans environ. Il nous fait restaurer à notre arrivée. Il met à notre disposition sa cuisine où nous ferons la cuisine pour 12, tout comme en famille.


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