Journal de la Guerre 1914 1918
d'un ubayen :
Anselme CHARPENEL

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Année 1917

La nouvelle année, nous est une occasion pour faire une fête. De grand matin, chacun a fait ses vœux à ses amis sans oublier de les embrasser ; les tournées de gniole ne se comptent plus au café. 12 h. un banquet est préparé, j'ai contribué à le préparer en faisant les achats. Nous sommes 14 à table dont 12 camarades, notre grand-père et sa fille qui est venue le voir en ce jour. Notre grand-père nous sort de bonnes bouteilles de sa cave pour finir le dîner, tout comme si nous étions ses enfants. Les journées se suivent dans le calme de la campagne, une couche de neige recouvre la terre depuis quelques jours ; chaque jour nous allons faire une promenade hygiénique en guise d'exercice. Les soirées se passent en veillant semblables aux veillées des Alpes. Nous y buvons quelques bouteilles ayant notre cave garnie par 50 litres de vin et des bouteilles de bière. Le tout est renouvelé assez souvent.

9/1 : Jour de manœuvre pour tout le régiment. Il faut faire 25 kms. Pour se rendre sur les lieux. ( heureusement que l'ennemi ne fait pas de résistance ) car nous prenons 5 kms de terrain en quelques heures. La neige nous tient glacés toute la journée. Travail assommant lorsqu'il n'est pas nécessaire de la faire.

15/1 : Les beaux jours paraissent terminés, il faut partir.

16/1 : 8 h. : embarquement par voie de chemin de fer. Nous sommes blottis dans des wagons à bestiaux, comme toujours les pieds engourdis avant de prendre le train. Odlincourt, Bar-le-Duc, Chalons, Epernay, Meaux, Paris, Pontoise, Clermont, Liancourt (Oise) le 18/1, 22 h. nous sommes enfin à destination ; deux jours, n'ayant comme nourriture que du singe et du pain sans pouvoir dormir ni même s'asseoir à son aise, sont d'une longueur extrême. On en arrive les membres cassés, l'estomac creux mais malgré tout il faut faire 15 kms. Pour arriver au village voulu, qui est Baillelval. Je me reverrai toujours me traînant sur ces routes aussi péniblement qu'un forçat qui traîne ses boulets ne pouvant plus mettre un pied devant l'autre, dormant droit.

19/1 : 3 h. Arrivés à destination, nous attendons comme chaque fois une heure trente sur la place, en attendant que le fourrier fasse lever le maire qui doit nous désigner les logements. L'équipe est justement logée chez lui. Une flambée dans la cheminée nous chauffe et : au lit. 10 h. : réveil, soupe .

20/1 .Nous sommes invités 14 à dîner à la table du maire, il y a une gentille Mademoiselle, peut-être veut-il la marier ! Dans la soirée, je vais visiter la ville de Rantiny.

21/1 : Nouvel embarquement ,Rantiny, Orléans, Montdidier, Lignières (Somme)

23/1 : Nous faisons 25 kms pour arriver à ce village, nous voilà en pleine campagne pouilleuse. Les maisons sont construites avec des boisages garnis de boue. Une balle de fusil traverse facilement un village entier. Logés chez Mr le Curé, nous n'avons jamais enduré autant de froid. Chaque jour, nous allons chercher du bois dans une forêt à un kilomètre de là.

24/1 : Il est 10 h., chacun regarde le ciel, ce sont deux aviateurs qui se battent ; le boche tombe en flamme à 500 ms de là. Je vais voir les cadavres. L'aviateur descend voir sa proie, c'est GUYNEMER. Il contemple un instant les deux pilotes ennemis qui ont été carbonisés par suite du feu qui a pris à l'appareil. Notre as repart aussitôt. C'est son 23ème avion.

27/1 : On vient de m'annoncer mon départ en perm pour demain. La journée se passe en faisant mes préparatifs.

28/1 : 3 h. Je pars sac au dos, je dois le porter à Courtemanche à 25 kms de là. Le sergent qui doit conduire les permissionnaires à la gare est parti. Je dois faire le voyage seul en pleine nuit. Ce n'est qu'à 7h. que j'arrive à trouver ce sale pays après avoir marché toute la nuit à toute vitesse. 8 h.: Me voici à Montdidier en voiture. Les wagons ne sont pas chauffés. Creil, Paris,

29/1 Lyon, Grenoble, Gap

1/2 : Certamussat,

2/2 : St Ours : j'y passe la veillée en compagnie de ma sœur Clara et de l'institutrice qui m'est présentée…….

4/2 : Promenade à Jausiers.

10/2 : clôture de la perm : Certamussat, Barcelonnette,

11/2 : Lyon

12/2 Lyon, Creil

14/2 : Mondidier, Marquivillers où le régiment est en ligne.

15/2 : Je trouve les camarades dans une carrière ; de grands préparatifs sont faits pour une attaque prochaine. Je prends 8 h. de garde par jour pour la surveillance des fusées.

28/2 : les travaux continuent. J'ai visité certaines sapes. Une d'entre elles est à 12 ms. sous terre ; elle est composée de 45 pièces de 4 ms. sur 3 et 2,10 de haut. L'électricité y est installée, même dans les couloirs ; chaque pièce est meublée à font. Le bois qui a été employé à la construction est estimé à 200.000 francs par un officier du génie. Cette sape est destinée au Général de Corps d'Armée, pour le jour de l'attaque.

9/3 : Les boches nous arrosent soigneusement avec du gros calibre. La danse dure toute la journée.

10/3 : Même bombardement.

11/3 : Le bataillon doit aller passer 15 jours de repos pour être dispos le jour de l'attaque. 18 h. départ. Passons la nuit en route.

12/3 : 3 h. arrivée à Ausicourt, nous devons y passer qu'une journée pour aller plus à l'arrière, la nuit prochaine. 15 h. un ordre arrive " Retournez à Marinviller " . 20 h., Nous refaisons le même trajet que la veille.

13/3 5 h. arrivons à Marquivillers. Nous sommes casés dans des caves. Le bruit se propage de plus en plus fort que les boches partent, suivant les renseignements de l'aviation. Cela ne les empêche pas de nous marmiter toute les journées du 14/3 et 15/3

16/3 1 h. nous sommes de nouveau en ligne, des munitions ont été distribuées. Nous attendons l'ordre de partir en avant car, depuis la veille, des patrouilles sondent les tranchées ennemies.

17/3 : Notre artillerie a commencé son vacarme infernal depuis minuit, c'est le martelage des lignes ennemies à font. 6 h. silence complet, nous sommes passés Bataillon de réserve ; des troupes ont déjà franchi les lignes. 7 h. en route pour la direction de Roye. Plus de tranchée, chacun marche en terrain découvert sans aucun risque. L'ennemi ne tire plus. A chaque kilomètre environ, nous faisons une halte pour n'avancer que sûrement, nous nous dissimulons dans les cagnas boches à cause des avions ennemis qui nous survolent de très prés. Plusieurs tombent en flammes. 12 h. nos troupes sont aux portes de Roye, nous en sommes à un km. 14 h., en avant les routes sont barrées par des arbres abattus ; des mines ont sauté aux carrefours. La ville de Roye n'est pas trop démolie, il n'y a que quelques maisons qui ont été démolies. Quelques civils nous applaudissent à notre passage dans les rues. Il ne reste que le quart de la population. Arrivons au village de St-Mard. Recevons ordre d'y passer la nuit. Les maisons sont démolies. Celles qui restaient debout sont en flammes. Il ne reste que quelques baraques en carton pour nous abriter.
La nuit s'est passée dans la tranquillité. 6 h. en route ; nous sommes toujours de réserve, ce qui nous permet de marcher en colonne. 18 h. nous sommes à Breuil. Après avoir fait 18 kms. Les routes sont encombrées de convois de toutes sortes, l'infanterie marche hors de la route. Les bandits ! ils ont coupé tous les arbres fruitiers sur tout notre passage. Il ne reste pas un arbre debout, pas même ceux qui bordent les routes qui barrent le passage. La nuit se passe sous nos tentes ; rien pour nous abriter.

19/3 6 h. en route de nouveau, même trajet qu'hier. 15 h. nous rentrons dans la ville de Ham. La ville est déserte, il n'y reste que quelques civils, vieilles femmes ou hommes impotents. Les dégâts sont nuls en comparaison des villages que nous avons traversés depuis deux jours. Les ponts sont pourtant coupés par des mines, les carrefours et places de la ville ont sauté ; il n'en reste que d'immenses entonnoirs de 6 à 10 ms. de profondeur. Inutile de dire que les maisons environnantes en sont démolies. Nous sommes tous cantonnés dans de belles maisons vers 17 h. ; une maison qui est évacuée par une Cie depuis ½ h. saute en miettes par une mine qui a dû être placée avant le départ de l'ennemi. Voilà trois jours que le ravitaillement n'est pas arrivé. Nous n'avons plus vu les cuisines depuis 24 h., elles n'ont pu traverser le canal de l'Oise. Ses ponts étaient coupés. La victoire qui nous a souri jusqu'à cette heure nous désillusionne vu qu'il faut aller se coucher sans nourriture. Je vais pourtant faire une promenade dans la ville pour y faire la chasse de denrées si possible. Les civils ne peuvent rien nous vendre, les barbares les ont dépouillés à font, avant leur départ. Nous trouvons pourtant vers 19 h. une cuisine de cavalerie qui n'a pas revu ses pensionnaires depuis deux jours. La soupe est cuite, nous en profitons pour faire un bon repas et vite vers les camarades pour leur indiquer le bon endroit. En un instant, la maison est vide, ses 50 hôtes sont tous partis prendre un repas en place des cavaliers. Nous ne les plaignons pas, c'est la deuxième fois depuis la guerre qu'ils se battent.

20/3 8 h. les cuisines sont arrivées, tout abonde, il ne manque rien du ravitaillement des deux jours précédents sauf le vin qui est, paraît-il, resté en route. D'autres poilus l'auront bu à notre place comme nous avons fait pour le dîner des cuirassiers. Journée de repos, je visite la ville ; 14 h. la fanfare y joue la Marseillaise sur la place : le Général Gouraud est là pour présider la cérémonie. De toutes parts retentissent des plaintes sur les boches. Les pauvres captifs ont été traités comme des esclaves. Celui qui était rebelle était enfermé dans le château fort de la ville pendant des semaines.

21/3 .Les avions ennemis viennent jeter des bombes sur la ville. Il y a deux morts du Régiment, de nombreux blessés.

22/3 . Nous partirons sous peu pour les lignes, pendant nos trois jours de repos, les corps qui sont devant nous se sont épuisés en avançant de 20 kms. d'ici. La journée est employée aux préparatifs. 6 h. repos

23/3 ; 0 h. alerte, départ : 1 h. Il faut rejoindre les lignes ; notre bataillon a pour mission de prendre le village de Séraucourt-le-Grand. Après 4 h. de marche par une nuit très noire, nous arrivons à St Simon. Il est l'aube, 5 h. Le bataillon se met en formation de combat malgré qu'il ne tombe pas un obus, ne siffle pas une balle ; il y a du risque en passant sur une crête. La position à prendre est encore à 3 kms. de là. Le trajet s'effectue sans encombre grave jusqu'à un km du but, endroit où les mitrailleuses ennemies nous saluent par une bonne rafale. Chacun se blottit du mieux. Une heure passe ainsi durant laquelle nous apercevons de temps en temps de petits groupes ennemis qui battent en retraite. Un d'eux part à 20 ms. de nous. 8 h. les sections sont groupées, les baïonnettes brillent, un coup de sifflet pour le départ de l'assaut général est donné et d'un seul bond j'aperçois plusieurs chaînes de tirailleurs qui s'avancent dans la plaine, les balles ennemies sifflent de toutes parts. Quelques obus seulement se font entendre. Notre artillerie ne tire pas depuis trois jours. Après 5 bonds successifs, nous sommes aux abords du village ; nos pertes ne sont pas grandes, on ne voit que quelques hommes étendus dans la plaine.
L'entrée du village nous est plus coûteuse, des barricades y sont installées ; une mitrailleuse ça et là braquée dans une maison nous tient en respect. Après deux heures de combat, 10 h. nous sommes maître du village. Dans un hôtel, nous trouvons un piano mécanique qui est encore en marche. Les caves paraissent avoir été habitées. Elles contiennent de beaux meuble. Dans plusieurs, nous trouvons des marmites emplies de pommes de terre encore chaudes. L'aspect du village n'est pas trop mauvais. Il peut être de 2.000 âmes. Plusieurs maisons sont en flammes. D'autres, les plus belles, ont été minées. Il n'en reste qu'un amas de briques, meubles etc.… Une distillerie assez importante borde le village. Les principales machines sont détruites. Partout l'œuvre du barbare est reconnue. Nous ne trouvons pas un civil, d'après les quelques prisonniers surpris dans les caves, les civils ont évacué hier.
Nous nous installons dans une belle cave. Des matelas nous servirons de lit. Je prends quelques heures de garde, mais à 14 h. tout change de face. Un bombardement très serré nous arrose ; les mitrailleuses marchent mais il faudra tenir la position. Ceux qui prennent la garde creusent un trou où ils se trouvent, ceux du village cherchent les caves les plus solides pour résister au bombardement et nous attendons les événements. 16 h. L'ennemi tente en vain une petite attaque, la nuit arrive. Le calme règne partout, chacun cherche le coin où il pourra se reposer pendant la nuit : 21 h : Je vais en corvée de ravitaillement à 2 kms de là. Le voyage est facile à faire ; sur une route la marche est beaucoup plus aisée que dans les tranchées, surtout par des nuits noires. 23 h. Nous avons cassé la croûte, au lit. J'ai découvert un bon matelas qui me promet une bonne nuit.

24/3 8 h. réveillés par les camarades qui font du feu et chantent, je m'unis à eux. 12 h. Les compagnies font une attaque ; notre bataillon est de réserve. 15 h. Fontaine les Clercs est pris, il faut faire de l'avant. Nous faisons 2 kms. en longeant les haies, talus qui se trouvent sur notre chemin. Au loin, une saucisse boche nous surveille. 16 h. arrivés à Fontaine les Clercs. Le village est complètement rasé, il n'en reste pas un mur d'un mètre de haut ; tout démontre que la mélinite a été l'objet de cette œuvre. Les entrées des caves sont bouchées, à 1.000 ms. de là, l'ennemi est possesseur d'une crête où il peut nous surveiller. Je suis désigné pour chercher un abri au commandant en compagnie de 4 camarades. Nous en trouvons une mi- potable, elle est emplie d'ordures ; deux heures nous sont nécessaires pour la nettoyer.
20 h. : La cave est prête, meublée d'un lit, table, bancs. Le calme règne partout. Des bruits courent que demain la prise de St Quentin aura lieu par notre corps. Nous devons nous creuser une casemate pour ne pas passer la nuit en plein air. 24 h.. Nous sommes logés dans notre petit trou un camarade et moi. Il a un mètre de large, 2 de long.

26/3 : 2 h. Nous sommes arrosés par une pluie de 150, nos petits trous individuels nous sont très utiles ; cette séance dure 4 h.. 6 h . : calme à nouveau. Le régiment est à bout de force, nous attendons la relève pendant les journées du 27 et 28/3.

28 / 3 : en route pour l'arrière, relève facile ; nous suivons les routes ; il n'y a que le sac qui pèse un peu trop.

29/3 : 0 h. Contescourt Dury Départ à 6 h. Nous passons la journée en marche ; 14 h. : arrivée à Duny village démoli ; nous avons grand peine à y trouver un petit abris. 2/4 : Départ, marche de 30 kms. 15 h. Muirancourt. Nous nous reposons pendant les journées du 3,4,5 et 6/4.

7/4 : Alerte à 2 h. il ne s'agit que d'une manœuvre qui nous fait passer une journée de fatigue inutile ; nous passons les journées du 8 au 13, employons toutes les nuits à faire des travaux de terrassement en 2ème ligne. Nous y faisons de bonnes pêches à la grenade dans le canal de l'Aisne.

14/4 : Journée d'alerte.

15/4 : Départ pour le repos, 30 kms à pieds. 19 h. arrivée à Artemps, village brûlé par l'ennemi avant son départ. Nous couchons sous des marabouts, reposant sur des planches que chacun a cherchées à son arrivée.

16/4 : Nous devons passer quelques jours de repos dans le village, je suis désigné pour faire la cuisine pour l'équipe. J'y passe de bons jours ; tout a été organisé pour s'y reposer.

27/4 : Départ à 2 h. dans la soirée, nous arrivons à Salency après 30 kms. de marche. Nous y passons encore huit jours de repos. 4/5 : En route de nouveau. 14 h. arrivons à Roche

CRAONNE

C'est le premier village depuis deux mois où nous trouvons une épicerie et un café. Vive le pinard que nous y trouvons à volonté ! En deux jours, nous y prenons de meilleurs et plus nombreux moments de joie que pendant les 20 jours qui viennent de s'écouler ; mais de mauvaises rumeurs circulent. Il nous faudra monter en ligne dans un secteur très mauvais.

6/5 : Alerte à 20 h. Des autos nous prennent, c'est pour la mauvaise direction. 40 kms. sont roulés ; les camions nous laissent, nous marchons 20 kms. pour arriver à Pargnan.

7/5 : Pargnan, Moulins, nous y arrivons à la nuit. Nous dormons dans des baraques et carrières. La journée est toute prise à la distribution des munitions de toutes sortes et de vivres. Au lointain, le roulement du canon ne fait qu'un bruit sourd toute la journée, tout comme pour la bataille de Verdun. 18 h. départ pour les lignes, nous faisons deux kms. sur les routes, puis nous marchons dans des boyaux 5 kms. environ, dans la direction du plateau de Californie et CHEMIN DES DAMES. Le dernier kilomètre est très pénible ; c'est une marche dans les ténèbres, les flammes, des éclatements de toutes parts et sous la pluie. La terre en reste toute détrempée, il n'y a plus de tranchée ni de piste connaissable. En colonne avec le Commandant, ce n'est qu'à 3 h. du 8/5 que nous arrivons au point voulu. Il y a heureusement de bonnes sapes faites par les boches à 10 ms. sous terre. En terrain découvert rien ne résiste, notre trajet était parsemé de cadavres et plusieurs camarades ne sont pas là. C'est un marmitage qui continue jour et nuit sans discontinuer. On ne peut mettre la tête au dehors sans entendre siffler les balles. Je passe la journée dans la sape, sauf pendant 6 h. pendant lesquelles je dois prendre la garde pour surveiller ce qui se passe dans les premières lignes qui sont à 500 ms. de là.

9/5 : 18 h. Je vais au ravitaillement à 3 kms de là. Le trajet, aller-retour, est aussi pénible que pour notre arrivée.

10/5 : 3 h. J'arrive du ravitaillement plus mort que vif. Nous avons été bombardés à gaz sur tout notre trajet, pour le retour. La journée se passe dans la tranquillité.

11/5 : Je suis de garde de minuit à deux heures. Pendant toute ma garde, des obus ennemis passent sur ma tête, je n'entends pas d'éclatement. Ce sont des obus à gaz qui tombent sur notre artillerie. Le bruit que les obus font à leur passage est comparable à un train qui roule incessamment sur une voie.
6 h.. Je suis réveillé par mes camarades qui me mettent au courant du risque que nous courons. Depuis plusieurs heures, nous sommes pilonnés par du gros calibre, chaque arrivée fait crier les boiseries de la sape. La terre remue tout en masse. On en est bercé, à la longue, ce bruit m'occasionne une forte douleur de tête.
8 h. Je suis à nouveau de garde, les boches ont lancé leurs vagues depuis une heure sans fruit. Il m'est impossible de rester continuellement dehors. De minute en minute, je monte sur le parapet, un coup d'œil général me met au courant de la situation . Plusieurs fois, j'en descends plus vite que je ne veux, transporté par le déplacement d'air d'un obus qui tombe à mes alentours.
12 h. Des renseignements arrivent : deux Commandants du régiment sont prisonniers, les boches n'ont pas pris un pouce de terrain. Le bombardement dure toute la journée ; l'ennemi attaque plusieurs fois dans la journée mais ces assauts sont infructueux, le bombardement redouble dans la soirée ; chacun est prêt à toute éventualité, surtout à la mort.
20 h. Le calme renaît, la corvée de ravitaillement part. La situation devient un peu rassurante. Les ¾ de l'effectif des lignes est anéanti, les réserves viennent en renfort. Le ciel est parsemé de fusées des deux camps.

12/5 : La journée est passée dans la tranquillité pour les deux camps d'infanterie. Seule l'artillerie continue son travail destructeur.

13/5 : Nous passons en réserve à un km. des 1ères lignes. Le mouvement s'effectue pendant la nuit. C'est avec plaisir que nous éloignons un peu de l'ennemi. Nous passons les journées en faisant des corvées pour les 1ères lignes.

15/5 : Retour aux premières lignes, les journées se passent dans une mi tranquillité, nous passons les nuits à faire des tranchées que l'ennemi nous démolit pendant la journée.

20/5 : Les boches ont fait un bombardement serré, pendant les quatre heures qui viennent de s'écouler ; ils reviennent de nouveau à l'assaut, malgré la nuit. Toutes les armes crachent leur mitraille à la fois.
6 h. ils arrivent enfin à nous prendre une tranchée de 200 ms. A l'aube, nous reprenons notre terrain perdu.
8 h. : il est perdu à nouveau, nos rangs sont clairsemés.
9 h. : il arrive des coloniaux pour nous renforcer ; la bataille dure toute la journée. Le même morceau de terrain est pris et repris quatre fois ; le bombardement devient extraordinaire. On ne peut faire dix mètres sans trouver plusieurs cadavres, des membres humains, même des cadavres déterrés. Nous restons un tiers dans le Régiment.

21/5 : Je vais en renfort au P.C. du Colonel. Le trajet entre deux postes n'était que de 200 ms. mais j'y reste 2 h. à le parcourir. Arrivé à 12 h., je m'y trouve comme un prince, en comparaison d'où je viens. 18 h. l'ordre de la relève arrive, nous partons à 20 h. Il n'y a qu'un km de dangereux à traverser. Chacun aiguise ses jambes de son mieux. 22 h. nous passons la nuit, le jour nous sera plus favorable pour nous guider.

22/5 : 6 h. départ, après avoir parcouru trois kms., nous arrivons à Bourg et Comin. le Régiment sera logé dans des bateaux qui sont sur l'Aisne canal. 10 h., me voilà installé dans un joli petit coin ; ayant un bon lit de paille, j'y fais la pose jusqu'à 16 h., toilette, soupe, puis une promenade dans les Compagnies pour me rassurer sur le sort des camarades que je connais.

25/5 : Un ordre qui paraît au rapport me fait passer signaleur à l'Etat Major du Colonel. Je vais cantonner dans le village avec mes nouveaux compagnons de combat. Les journées se passent en respirant à son aise, la plupart du temps couchés sur l'herbe du verger voisin. Nous y faisons la partie. Les nuits, nous devons nous lever plusieurs fois, réveillés par les avions ennemis qui viennent lâcher des bombes sur le village. Chacun court dans la plus grande obscurité, ses souliers à la main, sa capote au bras, vers la porte de la cave de la maison, organisée pour la circonstance.

3/6 : Malgré que l'on nous avait promis de nous envoyer au repos, nous devons reprendre le chemin des lignes car la division qui doit nous remplacer s'est mutinée. Le mécontentement est général ; 25 hommes des Régiments. partent pour l'arrière pendant que nous allons vers les lignes. Beaucoup de promesses nous sont faites, nous ne resterons que quelques jours en lignes, les perms seront plus nombreuses etc. 18 h. en route pour un secteur assez calme.
22 h. : arrivée au P.C. du trou bricot
. Nous sommes installés dans un immense tunnel où l'eau inonde le parterre. Un observateur est installé dans la cheminée de ce dernier. J'y prends deux heures de garde toutes les six heures. Chacun s'est accommodé pour faire son lit sur l'eau. Je vais prendre l'air pur du dehors deux fois dans la journée mais il n'y fait pas bon. De temps en temps de terribles rafales nous font entrer dans le trou ; ça me rappelle le geste de la marmotte qui rentre dans son terrier au premier signal. Nous les imitons à merveille.

4/6 : Pendant mes sorties au grand air, je vois descendre deux avions ennemis dans cinq minutes d'intervalle. 12 h. je suis sur la porte du tunnel pour y faire la police lorsqu'une grande explosion me projette dans le tunnel : 3 ms. environ ; je ne puis me rendre compte de ce qui est arrivé tout de suite ; au dehors quelques camarades s'y trouvaient, un d'eux crie, c'est en allant lui porter secours que je m'aperçois que le dépôt de munitions a sauté. Il était à 200 ms. de là, formé par 50.000 grenades, plusieurs centaines de caisses de cartouches à fusil. A mes pieds gisent deux camarades : un mort et l'autre agonisant. L'explosion s'est produite à cause de la grande chaleur qui a allumé le fulminate d'une grenade. Nous devions être relevés dans la journée, mais la division qui avait été désignée s'est révoltée jetant leurs munitions dans l'Aisne et chantant l'internationale.

8/6 : Je vais prendre la garde à un observatoire. Il est hors du tir de l'artillerie, aussi j'y suis tranquille.

9/6 : 18 h. Je suis averti que je dois partir en perm, en allant au ravitaillement. 19 h. de retour à mon poste, je repars pour Bourg et Comin, le trajet se fait sans être en trop bombardé.

10/6 : J'ai bien reposé cette nuit, ma journée s'écoule en faisant mes préparatifs ; j'ai pourtant mes effets vernis de boue ; ils ne forment qu'un corps. Je ne puis en faire partir qu'une partie. 18 h. en route, faisant 20 kms pour aller prendre le train. Ce matin les boches ont fait une importante attaque sur le front du Régiment. Que je suis heureux d'en être loin. C'est la première fois que j'ai une telle chance. 24h. Crepy en Valois; Compiègne, Senlis, Pontoise. Beaune panoramas sur tout mon trajet, la campagne est toute verdoyante, la différence qu'il y a avec le terrain où je me battais il y a 24 h. est aussi grande qu'entre le jour et la nuit.

12/6 : Paris, Dijon, Macon, Lyon 18 h. j'y passe une nuit dans un bon lit

13/6 : Je passe la journée à Lyon ; quelle différence de vie ! La guerre n'est qu'un mot pour certains ; les théâtres, les cinémas sont garnis pendant que le sang coule à flots. Ce changement subit de la vie me révolte, je me demande si je rêve, à la vue de pareilles orgies. 18 h. en route pour Grenoble.

14/6 : 0 h. Grenoble, repos au foyer du soldat qui est installé depuis peu de temps. Je constate avec plaisir que, si des gens sans cœur font la fête pendant que nous les défendons, d'autres plus humains pensent à soulager notre misère. 6 h. direction Veynes. 15 h. Gap 20 h. La Lauze. 14/6 La Lauze, Barcelonnette, Certamussat. Me voilà enfin loin de tout ce tonnerre, savourant avec plaisir la tranquillité de la montagne. Jamais elles ne m'ont tant souri. Permission agréable, je suis pourtant invité un jour à aller cueillir quelques pierres au pré du Vertel, par mon père ; la soirée nous irons faire la bombe sur le col, mais, 8 h . arrivée au pré : désillusion. IL y a du travail en masse, si bien qu'à 18 h. nous y sommes encore. J'avoue que cette journée m'a été très longue etc.…

24/6 : Il faut repartir, dix beaux jours sont toujours trop vite écoulés. 11 h. Jausiers 25/6 : Jausiers , Barcelonnette, Lyon 20 h.

26/6 : Paris , Crepy en Valois, Montdidier ; mon régiment a changé de secteur. Il est en route pour le grand repos.

27/6 Assinvilier, chacun me qualifie de veinard ; les camarades ont passé de très mauvais jours. 28/6 : Nous prenons le train pour l'intérieur, nous roulons pendant 24 h.

29/6 : Marche. Nous traversons des anciennes lignes de 1915 ; les villages sont démolis, le terrain bouleversé etc. 18 h. arrivée à Boulogne la Grasse. Huit jours passent pendant lesquels nous sommes rhabillés à neuf ; une bonne grand-mère nous fait de bonnes salades chaque jours. Un superbe château est construit dans le voisinage. Je vais le visiter ; il était d'un Allemand. Il y avait construit des souterrains gigantesques pour la guerre, suivant les gens du pays. J'y trouve des tableaux et des statues antiques d'une grande valeur.

6/7 : Je suis désigné pour aller faire un stage de signaleur à l'aviation, à Rollot qui est à 5 kms. de là. Je n'y apprends rien de nouveau. On n'y fait que de la pratique.

11/7 : Je retourne de Rollot, 6 h. départ pour une manœuvre qui dure toute la journée.

15/7 : Les journaux annoncent une défaite de l'armée anglaise, nous devons partir pour les renforcer au besoin. Après 30 kms. de marche, nous sommes à Libermont, pays reconquis au printemps ; la misère y est encore grande.

16/7 : Notre aide n'est pas nécessaire, nous en sommes heureux, malgré que nous partions à nouveau à 8 h. pour Rue-de-Caumont qui est à 20 kms de là. Arrivée : 14 h. Village mi démoli, les civils y sont retournés ; la plupart logent dans les caves.

17/7 : En route pour les lignes, secteur de repos. 15 h. Fort-de-Liez. J'y dois tenir un poste avec deux camarades ; nous sommes à un km des lignes ; pas un seul obus ne s'est encore fait entendre. La campagne ne démontre rien d'un champ de bataille ; partout les champs sont verdoyants. Nous voilà à nouveau à un poste de rêve. Nous passons nos journées en promenades, lecture, jeux, parties de pêche à la grenade dans un petit lac non loin de là, y faisant aussi des parties de barque.

26/7 : je vais aller en perm. 12 h. : départ. Je couche à Abbécourt, 20 kms.

27/7 : Abicourt Paris, Lyon 18 h. départ de Lyon à 19 h. 24 h. : Grenoble

29/7 : Grenoble, Barcelonnette, Jausiers.

30/7 : Jausiers, Certamussat. Permission de durs travaux.

8/8 : Certamussat, Jausiers 9/8 : Jausiers, Gap, Lyon, Troyes, Paris

10/8 : Beauvais, Pontoise, le régiment est en marche pour aller au grand repos. Je le suis en guise de distraction d'un retour de perm !…

14/8 : Pontoise, Morlancourt.

15/8 : Morlancourt, Cuise-la-Motte(Oise) à 18 h .Le voyage m'a assez fatigué mais le paysage, le logement etc. du pays me promet de bons jours. Nous avions déjà passé dans les parages sans s'y arrêter. Nos journées s'écoulent en faisant des promenades dans la forêt voisine, nous y faisons aussi de bonnes parties de football.

23/8 : Notre repos est terminé, depuis plusieurs semaines on nous parle s'attaque générale, nous partons avec cette idée ; 22 h. : arrivée à Pommiers 35 kms. nous cantonnons dans des baraques en planches, le village est tout démoli ; il était à un km des lignes pendant les deux premières années de la guerre. Dans la plaine, le clocher de la ville de Soissons domine à la ronde. Chaque jour nous nous attendons au départ mais rien. Les vergers sont garnis de fruits et comme il n'y a pas de civils, chaque jour, nous faisons notre petite récolte.

5/9 En route pour Tartiers, pour y suivre un cours sur l'aviation. J'y passe 4 jours ; les avions qui servaient il y a un an sont tous remplacés par de beaux appareils qui ont tous la T.S.F. à bord.

9/9 : Retour à Pommier, ma bonne vie quittée il y a quelques jours reprend.

13/9 : Nous montons en ligne ; départ : 18 h. Nuit très noire, il y a fort heureusement des routes.

14/9 : 3 h. J'arrive à la Neuville sous Margival, village entièrement démoli. Nous devons coucher dans des grottes sur la terre, la chemise encore mouillée par la transpiration. Les lignes sont à 2 kms de là. Un mois s'écoule, cantonnés dans ces terriers. Nous faisons des préparatifs pour l'attaque. Le mien consiste à placer sous terre des lignes téléphoniques. Chaque jour, nous partons à 4 h. pour rentrer à 10 h.30. Pendant notre travail, nous sommes souvent mitraillés par les avions boches. Un d'eux merveilleusement piloté par Fantomas vient nous saluer tous les jours, en nous faisant pleuvoir des balles. L'ennemi ne bombarde pas en trop les premiers jours, mais la progression s'accentue tous les jours, même dans le village, où l'on n'y peut circuler, dans les journées de la dernière semaine.

8/10 : Tous les travaux sont terminés. nous allons passer quelques jours de repos avant l'attaque. 22h. : arrivée à Clamecy. Nous sommes à nouveau logés dans des grottes, les maisons n'existent plus. Trois jours s'écoulent pendant lesquels je fais lessive, raccommodage etc. tout le nécessaire pour être dispos le jour de la bataille.

11/10. :Les avions ennemis nous survolent toute la journée. Une de nos saucisses est descendue en flammes. ½ h. plus tard, un de nos avions en descend deux ennemis, en revanche. Notre artillerie se fait entendre toute la nuit. Le bombardement grandit toutes les nuits. Chaque jour, on se demande si la nuit qui s'annonce sera à nouveau passée dans cet humble lit (paille) qui est au moins sec et les jours se suivent ainsi. L'angoisse s'empare de ma personne bien souvent. C'est pendant ces instants qui sont courts heureusement que je souhaite entrer au plus tôt dans la lutte pour y connaître mon sort.
Enfin, le jour est proche, je suis désigné à monter en ligne comme avant garde pour y installer notre poste de signalisation et l'assurer du fonctionnement des appareils. Je pars à 18 h. Marche jusqu'à 3 h. Deux heures de repos au P.C. des Trous qui est tout près de Moulin de Laffaux 5 h. je rejoins le poste avec un camarade ; l'ennemi bombarde toute la nuit. L'atmosphère est empoisonnée par les gaz. Nous devons marcher avec le sachet au nez. Terrible marche : une heure pour faire un kilomètre. Je passe la journée à l'essayage ; il ne fait pas bon en plein air.
De gros calibres (150-210) tombent aux environs des sapes et sur les tranchées.
18 h. : Je dois accompagner un camarade qui se rend au Moulin de Laffaux. Le trajet est trop périlleux pour qu'un homme seul s'y hasarde. Nous suivons les boyaux boisés de caillebotis (grillage en planche pour que l'on ne s'enfonce pas dans la boue). Nous sommes à destination sans encombre, après 1/2h . de trajet.
20 h. : En route pour rejoindre notre poste, le bombardement continue. Après 10 minutes de marche, nous devons nous munir de nos sachets à gaz ; ils répandent une odeur de soufre très faible. Les yeux nous coulent, nous n'y voyons plus pour nous conduire, butant à chaque pas contre les parois du boyaux, tout en s'y tenant appuyés avec les coudes et tâtonnant devant nous avec les mains. Chaque embranchement de boyau nous est une nouvelle difficulté, pour ne pas perdre la bonne direction. Les derniers 500 ms., nous n'y tenons plus. Après une petite pause, nous partons en marchant sur les genoux et les mains, ce n'est qu'à 23 h. que nous arrivons à destination. Grâce à de bons appareils respiratoires emmagasinés dans la sape et à de la paille que nous faisons brûler, nous parvenons à respirer à notre aise deux heures après notre arrivée, mais l'effet des gaz nous fait pleurer les yeux. Nous en bavons plus fort que des bébés. De la nourriture pourrait nous réconforter un peu, mais le pain et la viande qui nous restaient sont empoisonnés par les gaz. Nous n'avons pas songé à les placer dans la boîte en fer qui est spécialement pour cet usage. Nous nous reposons, couchés dans nos effets mouillés, sans pouvoir dormir, au risque de rester asphyxiés au cas où tous deux dormions pendant une nouvelle nappe de gaz.
6 h. L'attaque n'aura pas lieu aujourd'hui d'après le dernier télégramme. Les travaux ennemis ne sont pas suffisamment détruits. Notre artillerie redouble son fracas pendant toute la journée et la nuit suivante. 1600 pièces crachent sans cesser, suivant un officier compétent. Je passe la journée dans la sape du colonel, je m'y trouve en sécurité malgré le bombardement, grâce aux 15 ms. de terre que j'ai sur la tête. Le bombardement à gaz continue, mais cette fois je suis muni d'un appareil de l'un des officiers de l'Etat Major et la. paille qui aurait servi pour leur faire des lits flambe à chaque entrée de mon terrier.

CHEMIN DES DAMES

23/10 : Le régiment arrive à 3 h. c'est le jour J lettre par laquelle est désignée le jour de l'attaque. L'heure (H) ou heure de l'attaque n'est pas connue encore, nous sommes tous équipés, prêts au premier événement.
6 h. : L'assaut a lieu, les tanks avancent dans les lignes ennemis; un d'eux nous rend de grands services en démolissant un blockhaus dont les occupants ne veulent pas se rendre. (voir ci-contre, un Saint-Chamond))
8 h. : Nous avons pris les 1ères et 2èmes lignes ennemies, avancée de 2 kms. L'artillerie ennemie est réduite au silence par le nôtre, les prisonniers défilent en grand nombre. Tous ont une soumission étrange lorsqu'ils se trouvent pris. Au moment de leur capture, une grande partie répète les deux mots usités par eux, quand ils sont en danger : " camarade Alsacien " . D'autres nous supplient en levant les bras, disant : " pas kapout, père de famille ". Tous savent ces mots pour nous inspirer la pitié: ce sont les mêmes que nous disaient les vaincus, depuis nos premières batailles. Tout porte à croire que leur théorie le leur enseigne.
12 h. le Château de la Motte et le village l'Allemant sont à nous. Nous avons avancé de 5 kms. en profondeur. Sur tout ce parcours, l'ennemi ne se défend pas avec beaucoup d'acharnement. La plupart d'entre eux ont été surpris ou contournés. Les quelques mitrailleuses qui étaient sur les crêtes nous ont pourtant occasionné beaucoup de pertes. La bataille est finie, " nos morts sont vengés " … Qu'il fait bon répéter la maxime de Hoche, après une journée sans pareille, par ces souffrances.
14 h. chacun cherche fortune dans les sapes ennemies. Les sentinelles avancées seules sont fidèles à leurs postes, mais leur tour viendra dans quelques heures. Nous n'avons pourtant pas de la chance dans nos recherches, un camarade et moi: nous ne trouvons rien pour faire un bon repas. Il n'y a que le matériel qui y est en masse. Les abris sont garnis de mitrailleuses de réserves et munitions.
20 h. je me repose dans un bon abri. Nous avons fait 800 prisonniers dans le Régiment.

24/10 : Journée d'organisation du terrain conquis, rapprochement du nouveau matériel, réparation des routes etc. L'artillerie continue son travail destructif.

25/10 : 2 heures: départ du P.C. pour aller en 1ère ligne, pour l'attaque qui aura lieu dans la journée. Une pluie serrée tombe toute la nuit. Nous sommes chargés d'au moins 25 kgs. La nuit est noire comme du charbon, nous marchons sur ce terrain bouleversé par les obus de plusieurs mètres en profondeur de la boue jusqu'aux genoux, enfonçant parfois d'un mètre dans la fange; trébuchant à tous les pas, ce n'est qu'à 5 h., pointe du jour, que nous parvenons à faire les 3 kms voulus. Sur notre route, aidés par le jour qui paraît au lointain, une grande quantité de cadavres ennemis sont parsemés sur le terrain. La pluie tombe toujours, quelques obus 77m/m éclatent à nos alentours; les mitrailleuses ennemis sont en silence. (voir photo de tranchées à ci-contre)
5 h.30 : l'assaut est commandé, en une minute ; un fracas infernal se met en branle ; mitrailleuses, fusils, canons, tout fait feu à la fois. Nous devons marcher sur les genoux et les mains pour esquiver les balles qui forment un vrai barrage. La lutte est âpre, les premières minutes, 15 environ; mais bientôt nous prenons possession des 1ères lignes ennemies, le fracas des mitrailleuses diminue, les obus tombent plus clairsemés et sans avoir de but fixe. L'assaut dure ainsi jusqu'à 12h, l'ennemi démoralisé se rend en masse; tous lèvent les bras, ne gardant que leur casque, comme défense. Ils prennent la direction de nos lignes sans que nous ayons la peine de les conduire. Groupés par bandes de 10 à 50, ils marchent sur ce terrain, effarouchés, suppliants. Pendant la dernière heure du combat, l'artillerie ennemie ne tire plus. Nous l'avons toute prise; nous éprouvons pourtant de lourdes pertes occasionnées par des blockhaus de mitrailleuses que nous devons contourner pour s'en emparer. Le village de Pinon est à nous.
12 h. 30: nous devons nous arrêter devant le canal de l'Ailette; les ponts ont sauté et des mitrailleuses en gardent l'accès. Ces dernières sont placées dans la forêt de Pinon.
15 h.: Nous nous installons dans la sape du Colonel commandant l'artillerie ennemie. Creusée à 10 ms. sous terre, nous y trouvons tout le confort d'un château: salles garnies de fauteuils et meubles de luxe, réfectoire ayant les parois recouvertes de glaces, service de table en
argent etc. Dans une autre pièce, la plus petite, nous trouvons une caisse de bouteilles de champagne, des boîtes de cigares, plusieurs jambons, des bouteilles de vin bouché, de marc etc. Nous passons une bonne nuit de repos en place des officiers du kaiser.

26/10 : Journée tranquille à l'étonnement, on n'entend aucune détonation de canon ni de fusil, chacun organise son nouveau logement, cherche fortune un peu dans tous les coins. Les armes ennemies sont rassemblées sur les routes etc. Ces travaux durent une semaine. Le ravitaillement vient tous les soirs, non loin de là.

30/10: Un camarade a trouvé un nouveau magasin ennemi. Il est garni de comestibles en conserves; en plus il y trouve 200 litres. de vin, 50 litres de rhum, c'est la noce! A la santé du " Fritz. "!

1/11 : Les journées du 1er et 2 sont un peu plus périlleuses. L'ennemi a eu le temps de ramener de nouveaux canons, aussi le fond de la sape est notre gîte favori.

3/11: Nous avons massé des canons et des munitions en quantité, tout près de l'Ailette; l'ennemi bombarde assez, mais ce n'est qu'en réponse à la pluie d'obus que crachent nos canons. Le bombardement continue pendant les journées du 4 et 5. Nous devons à nouveau attaquer.

6/11 : Par suite du refus d'attaquer, par notre Colonel, vu la fatigue et le manque d'hommes, nous sommes relevés. 18 h. : départ pour l'arrière. Nous avons, paraît-il, gagné la fourragère.
22 h. Arrivée à Clamecy. Nous voici dans les mêmes grottes, les mêmes lits qu'à notre départ pour l'attaque. Que je me trouve heureux d'en être du nombre! Bien des camarades ont trouvé leur dernière demeure aux derniers assauts.
C'est à cette bataille que plusieurs régiments d'infanterie ont jeté leurs armes en passant l'Ailette.

7/11: Journée de repos et nettoyage.

8/11: Départ à 6 h. pour aller à Ambleny. 25 kms.

9/11: Marche. Nous faisons de nouveau 20 kms. Huit jours passent, pour notre repos à Bourg-et-Comin.

17/11: Nous sommes à nouveau sur les routes pour aller à Cuise-la-Motte. 16 h. : arrivée. Je suis l'avant garde; les mêmes cantonnements que nous avions il y a six mois nous sont assignés. Nous sommes tous heureux de nous retrouver dans un village où nous avons déjà résidé. Nous y somme plus vite habitués au paysage. Les gens nous reçoivent à bras ouverts.
Je suis désigné pour faire la cuisine à l'équipe du téléphone et des signaleurs. J'ai 35 pensionnaires. Le travail me plaît mais j'ai souvent trop chaud.

2/12 : Nous étions arrivés dans ce village pour y rester un mois, mais c'est avec tous nos regrets qu'il faut partir. 2 h. : Alerte, nous devons prendre les camions à 5 h. Chacun se dépêche de faire ses préparatifs. Tout le pays est en alerte pour nous faire ses adieux. Nous roulons toute la journée. 18 h.: les camions nous laissent. Nous devons faire à nouveau 16 kms.

3/12 : Berlancourt, nous y passons 6 jours dans la tranquillité.

8/12 : en route à nouveau. Nous faisons 15 kms. pour arriver à Faillouël où nous passons à nouveau 8 jours.

16/12 : Nous prenons le train dans les wagons à bestiaux à Appilly après avoir fait 17 kms. Nous allons faire une promenade à Noyon, jolie ville, un peu démolie par les obus.

SOMME

17/12:1/2 h. Reprenons le train, Compiègne, Paris. A 22 h. nous arrivons à Pars-les-Chavanges (Aube). Il y fait un froid de loup. Rien pour se chauffer, pas même du bois en le payant. La terre est recouverte de neige; nous sommes logés dans des greniers. . Nous avons coupé le seul arbre qu'il y avait sur la place du village pour faire notre cuisine, cela pendant la nuit! je faisais le chef.

25/12: Nous avons enfin trouvé une cuisine où nous pouvons faire notre cuisine; je suis le cuisinier. Nous préparons un bon banquet pour fêter la Noël au nombre de 12. Nous terminons la fête par la messe de minuit où nous allons tous en cœur. L'année se termine paisiblement; chacun cherche une famille où il peut passer la veillée.


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