Journal de la Guerre 1914 1918
d'un ubayen :
Anselme CHARPENEL

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Années 1918-1919

PARS-les-CHAVANGES

1/1: Nous commençons la nouvelle année par un banquet que je prépare avec l'aide de mon ami Douy. Les camarades m'ont versé 110 francs pour les frais, aussi rien ne manquait, pas même le vin vieux, les cigares.

1/1 au 7/1 : les jours se succèdent dans la tranquillité pour moi tout au moins, puisque pendant que le Régiment faisait des manœuvres dans la neige, je me chauffais, souvent en trop, autour de mes marmites.

8/1 : Réveil : 4 h. Départ à pied, piétinant 20 cms. de neige pour se rendre à 14 kms à la gare la plus proche. 14 h.: l'embarquement est terminé, nous roulons pour x..; comme toujours, un froid glacial nous paralyse dans notre wagon à bestiaux où nous sommes 28 tassés comme les moutons qui vont à la Villette.
Chaumont, Langres, Vesoul, Belfort à 24 h.

9/1 : Débarquement à 2 h. Nous nous acheminons en grelottant; enfin, après 12 kms. de trajet, nous trouvons le petit village de Severac qui doit nous abriter; il est encaissé dans un large entonnoir, ses bords sont recouverts de prairies et de forêts. Un superbe château l'orne, tout en le dominant par ses tours et son altitude.

17/1 : Départ pour les tranchées; le froid fait faire la grimace à tout le monde, en apprenant la nouvelle. Nous faisons 30 kms. dans cette journée pour arriver le soir à Fulleren (Alsace). Grande surprise: nous sommes en ligne face aux boches dans un village habité par des civils. Les lignes ne sont qu'à trois kms. de là et la vie y règne tout comme aux environs de Paris. Nous sommes cantonnés dans une maison abandonnée; des Alsaciens viennent nous souhaiter la bienvenue. Tous les conforts possible se trouvent à notre disposition; pas un sifflement d'obus, pas un coup de fusil en ligne, nous nous endormons l'âme en paix, tous tranquilles sur notre vie, pour la première fois depuis le début de la guerre. Qu'elle différence avec les secteurs que l'on a parcourus jusqu'à ce jour!

18/1 : Je suis à nouveau chargé de faire la cuisine. Que de beaux jours se succèdent jusqu'au 31/1, jour où je pars en permission!

1/2 : Belfort, Dijon, Lyon, Grenoble, Certamussat le 5/2. Mes premiers jours de congé sont passés gaiement. Les routes étaient libres, mais le vent du col soufflait et un beau tas de neige s'amoncelle si bien que le 15/2, je ne puis partir; le 17/2 seulement, les routes sont praticables

18/2: arrivée à Belfort, 19/2 : je vais dîner avec les camarades. J'y passe la journée du 20/2 en guise de rentier, le: 21/2 : je reprends la queue de mes casseroles Tous les matins, je fais ma petite tournée chez les ménages pour y trouver du lait et des œufs. Elles sont gentilles avec tous; les jeunes (20 à 25 ans) apprennent le Français; je me fais des amies avec lesquelles je vais passer de bonnes veillées. Un jour, je leur demande si elles préfèrent être Française ou boche; la plus audacieuse me répond: " Puisque nous sommes boches pourquoi ne pas y rester; nous ne détestons pas plus le Français mais des deux, mon choix est pour Alsacienne car ni l'Allemagne ni la France ne nous exonérera des impôts ". En général, l'esprit est pour nos ennemis; du matin au soir, nous entendons des ya, ya. La religion catholique y est très répandue. Chaque soir, les familles (très nombreuses) se réunissent toutes pour le salut. L'église est toujours pleine, les enfants chantent de beaux cantiques, les hommes, les chants latins. Tous les jours sont une fête.

15/3 : Je suis désigné pour aller faire un stage de T.S.F. à Héricourt. J'y reste du 15/3 au 29/3. Belle petite ville industrielle. Je fais des exercices tous les jours de 7 h. à 10 h. et de 14 h. à 16 h. Le soir, réunion au foyer du soldat, très bien organisé dans un château. Nos soirées se passent en faisant des parties d'échec avec mon ami Douy, puis un peu de concert. De gentilles Mademoiselles de la haute société de la ville nous servent des consommations à bas prix, on s'y trouve comme chez soi. Mes cours de T.S.F. sont très intéressants, on y apprend les principes élémentaires d'électricité, les derniers jours, je commence à prendre quelques mots de la Tour Eiffel.

28/3 : Un ordre arrive, il faut rejoindre le Régiment qui doit partir dans le courant de la semaine.

29/3: Je retrouve mes amis à Fulleren. Chacun parle du départ, je passe quelques jours sans occupation, j'en profite pour aller cueillir de belles salades de pissenlits.

1/4 : Départ pour Chavane-les-Grands. Après avoir fait 30 kms., nous sommes rendus à l'aube, tous mouillés, par une pluie qui dure toute la nuit. Je cherche une maison pour pouvoir sécher un peu mes vêtements; je trouve une bonne maman qui me reçoit comme son fils. Elle me fait un déjeuner pendant que je me sèche. Sa fille, Mademoiselle Yvonne, 20 ans, m'est présentée. Charmante Mademoiselle qui m'a un peu saisi. Une causette s'engage entre nous deux et nous voilà bons amis, si bien que je vais la voir chaque jour.

8/4 : avec de grands regrets il faut se séparer; tout me plaisait dans ce coin de France; le village est très bien, de grandes fermes la composent. Nous partons à 7 h. pour Sevenans, pays déjà connu. Les gens que nous avions quittés deux mois auparavant nous reçoivent les bras ouverts ; 4 bons jours s'écoulent.

11/4 au soir, départ; marche la nuit sur Belfort où nous embarquons de nouveau dit-on, pour Reims où l'offensive est commencée.

12/4 : Belfort, Troyes, Reims, Calais; Dunkerque, Bergues, Quaëdypre (Belgique).

14/4 : Nous débarquons enfin après 48 h. de train, vivant avec du pain et du singe, sans dormir. Arrivés à 8 h.; les gens nous reçoivent comme des sauveurs car les Anglais battent en retraite. Quartier libre et repos jusqu'à 2 h. du 15/4. Nous partons avec des camions (anciens omnibus de Paris) pour les lignes. Les Boches veulent couper l'armée Anglaise; toute la population est dans la terreur. Sur toutes les routes il n'y a que convois d'artillerie lourde ou tracteurs qui bâtent en retraite. 15 h.: nous débarquons à Steenvoorde. Cantonnés dans des fermes, nous cherchons à faire cuire la viande du lendemain qui nous a été distribuée. Des sentinelles sont placées à tous les carrefours des routes, arrêtant tout le monde; on ne dormira pas cette nuit malgré 4 nuits sans sommeil. Nous nous régalons des cigarettes Belges qui sont abondantes. 19 h.: départ à pieds, il pleut à grosses gouttes; nous marchons dans des chemins de terre tous détrempés, de la boue jusqu'à mi mollet. Après 25 kilomètres ,

le 16/4 : nous arrivons à Westoutre à 8 h. Dans le cours de notre route, nous avons croisé des colonnes interminables de pauvres civils qui ont abandonné leur chaumière. Les uns n'ont qu'un sac à dos, d'autres poussent une brouette chargée de linge, d'autres des voitures d'enfants; ces pauvres mères ne paraissent pas trop attristées. Plusieurs vieillards sont couchés sur des voitures, leurs petits enfants suivent le convoi. Une chèvre est attachée à la voiture et toute cette foule fuit devant le barbare avec courage. Où vont-ils ? Je me le demande.
Westoutre, petit village commercial grâce aux soldats Anglais qui paraissent être tous aisés, puisque les vitrines sont garnies d'objets de luxe. Nous cantonnons dans un café; son patron fait aussi les préparatifs de départ. Quelques retardataires civils partent; ce sont en général les commerçants qui abandonnent leurs magasins intacts.
Ils ont soin de les fermer mais ils sont à peine à 100 ms. que les Anglais ont déjà défoncé les portes pour piller. Ils sont tous partis des lignes sans ordre, les boches sont, d'après les Anglais, à 3 kms. ; personne ne sait exactement où sont les lignes, l'artillerie et toutes sortes de véhicules encombrent les routes. Des patrouilles de mon Régiment sondent le terrain pour trouver l'ennemi; nous passons la nuit dans le café, sans perdre une minute de sommeil.

A l'aube du 16/4, l'aubergiste vient nous porter les clés de sa cave, il nous recommande de tout boire et de tout manger( il a 20 000 francs de dépôt), de ne rien laisser prendre aux Anglais. Nous ne pouvons pas profiter de cette belle offre puisque à 7 h. nous partions tous pour la direction de Mont Rouge. Quelques bouteilles seulement nous ont rendus un peu gais. 10 h. : Arrêt dans une ferme, un débit de tabac nous distribue son magasin par 50 paquets de cigarettes à la fois. 12 h. : départ pour le MONT KEMMEL, 4 kms. Quelques obus ça et là se font entendre, chacun cherche un outil puisqu'il n'y a pas de tranchées. Le terrain que nous parcourons est tout troué d'obus de gros calibres; un camp Anglais, sur notre passage est complètement détruit, on ne sait où mettre les pieds. 16 h. : arrivée sur le mont dans un petit bois; les obus pleuvent partout, chacun s'enterre le plus vite possible; il y a déjà le ¼ de victimes. 17 h.: Je pars en mission au 1er bataillon, ma route est semée de morts, je ne crains que des balles. 19 h.: retour, les camarades ont commencé un abri, à la nuit. Nous nous blottissons sauf un qui prend la garde aux signaux. La pluie tombe toute la nuit sans oublier les obus. Les Anglais partent par groupe, quelques détachements restent avec nous.

17/4 :2 h. Nous prenons place dans la sape où est abrité le Colonel, ne pouvant tenir sous la pluie d'obus.

18/4 : Les boches attaquent par une grande pluie, ils sont repoussés. J'envoie des télégrammes par optique toute la matinée, le téléphone étant coupé; puis on se repose aux soins de l'avenir. Rien de nouveau jusqu'au 23/4. Je prends 8 h. de garde par jour. Les Anglais nous font part de leurs bidons de kirsch et de leur thé car, pour eux, il n'y a pas de jeune pendant le combat ; ils vont au ravitaillement coûte que coûte, ils se rasent tous les matins, jusqu'à 15 dans la même eau (deux litres au plus) ; bien entendu, ils passent premier et dernier à tour de rôle.

24/4 : Nouvelle attaque ennemie infructueuse, nos rangs sont affaiblis, il reste le quart des hommes

. 26/4 : Relève à l'aube. Avant mon départ, montrant un poste à mon Lieutenant, un éclat du poids d'un kilo environ vient taper sur mon casque, à la nuque. Il perce les deux lames d'acier de mon casque épais de 4mmts, me faisant un renfoncement dans la tête ; je touche : pas de sang ! Forte douleur mais qu'un peu de peur, pour cette fois. 3 h. Moulin dans des fermes; nous devons repartir pour attaquer. Les boches nous devancent après un bombardement à gaz de la nuit, ils nous arrosent d'obus de tous calibres. Ils attaquent à l'aube. Nous sommes dans une tranchée faite la nuit, en guise de repos, le sachet à gaz pendant 6 à 8 h.. les boches sont au MONT KEMMEL, ils le dépassent. Un Bataillon ne se rend pas, c'est notre 3ème. Il lutte jusqu'au soir et se rend; les boches sont arrêtés au MONT ROUGE, anéantis. 9 h. :nous battons en retraite un kilomètre. Affamés, nous trouvons un veau et de la volaille dans une ferme, je fais du feu pendant que les camarades font les bouchers et deux heures après, je leur servais des biftecks à volonté et un bouillon de poule fait avec les 5 de ces dernières. Je faisais cuire les derniers biftecks, il n'était pas encore tombé trop d'obus et, pendant que je m'absente pour chercher du bois, 5 minutes, un obus démolit la façade où je faisais ma soupe. J'ai encore de la chance une fois. Les biftecks sont un peu poivrés par les éclats, mais c'est tout. Un fut de vin de 150 lts. égaré sur la route sert à mouiller notre repas; il en reste pour emplir tous les bidons. Nous faisons des provisions pour l'arrière attendant la relève pour la nuit : 5 poulets, un gigot de veau, des pommes de terres sont rangés dans notre voiture qui n'est pas très loin. Nous avons aussi eu la chance de trouver 4 vaches dans une étable pour y boire du lait, avant notre repas; les gaz nous ont mi empoisonnés. Après l'opération, nous avons donné la liberté aux vaches qui devaient jeûner depuis deux jours.
18 h.: nous partons en direction d' Abeele , 18 kms. Pas d'incidents. En route, repos de la nuit dans de la bonne paille.

27/4 : Nous devons retourner en ligne pour faire des travaux. Nous n'y allons pas, grâce à notre Colonel Borne qui défend notre cause à l'Armée. On revit un peu, dans le calme, savourant la bière de Belgique, mais impossible de déguster nos provisions de la voiture : elle est restée dans un fossé à 10 kms !
18 h. départ pour Rexpoëde; nous retournons dans les mêmes cantonnements mais il en manque à l'appel ! … Repos le 28/4-29/4.

Le 30/4 : départ pour Bergues. Des vivres nous sont distribués à la gare pour 4 jours et nous voilà de nouveau dans le (dur) au pain et singe. Nous passons à Dunkerque. Dans ces voisinages prés de Paris-Plage, un cimetière Anglais d'une immense étendue s'y trouve ; les bords de la côte sont superbes.

1/5 :Calais, clochers antiques avec beffrois. Pontoise, Paris, tout nous sourit dans ces parages, on devine que les plus beaux parages sont réservés pour les défenseurs du Mont Kemmel, Coulommiers, Chalons, Chepy le 3/5 : enfin nous descendons de cette cage pour résider au milieu d'une plaine. Le village n'a rien d'intéressant, pas même un café pour faire disparaître les émotions de ces derniers jours ; 5 jours s'écoulent. Le 8/5 : départ à l'aube pour St Germain La Ville ; marche de 15 kms. Nous passons 6 jours de tranquillité, nettoyant les appareils ; l'ordinaire n'est pas fameux puisque nous sommes nourris par la cuisine roulante.

14/5 : Départ pour Chepy; nuit de repos.

15/5 : En route pour Vadenay, 30 kms. à pieds; village pauvre comme tous les précédents. Nous passons notre temps à prendre les communiqués et au foyer du soldat.

18/5 : Départ pour un stage à Bouy où loge la D.I. 19/5 : Je recommence la lecture au son ; la chaleur est accablante .

21/5 : Je suis malade, je rentre à l'infirmerie des territoriaux; 40 ° de fièvre, c'est la grippe. 23/5 : Il y a du mieux malgré que les soins sont très mauvais.

26/5 : Je sors de l'infirmerie.

27/5 : 6 h. alerte, il faut partit; les boches avancent, adieu au repos, nous partons pour Mourmelon-le-Petit. 15 kms. Journée mouvementée par tous les apprêts du combat.

28/5 : Départ à 18 h.. Nous marchons toute la nuit par de mauvaises routes.

29/5 : 2 h. halte, repos sur la planche jusqu'à 5 h.. Départ, le temps presse. 17 h. nous voilà à Louvoy, nous avons fait 60 kms. et nous sommes à trois kilomètres Ouest de Reims, à deux kilomètres des boches. Pauvre Reims que nous avons vu flamber! Toute la journée des obus y tombent dedans, à tous instants; nous sommes dans un petit village intact, chacun cherche un coin pour la nuit. Point d'habitant, pas d'eau, aussi nous fouillons les caves qui nous fournissent du Champagne Vve Picard à volonté, surtout que nous couchons dans les caves de cette Madame. Les uns boivent, d'autres cassent une croûte et à 20 h., chacun dort, qui bercé par le vin, qui par la fatigue ou les obus qui tombent dru sur le village en ce moment.

30/5 : Il y a déjà des morts. 6 h. :réveil en sursaut, les premières lignes ont flanché, il faut changer de position; quel dommage! Nous laissons de beaux tas de bouteilles pleines.
7 h. : départ. L'artillerie se déplace aussi les routes en sont noires; je m'enjambe sur un caisson qui me traîne quelques kilomètres. A 12 h. ; repos dans un bouquet d'arbres ; les avions nous mitraillent; nous y liquidons les dernières bouteilles qui pèsent ! … Je suis désigné à suivre la voiture qui va faire un détour pour arriver à Chazi qui est sur une des crêtes de Reims. Nous arrivons à 18 h. Les camarades ont déjà des provisions en bière, vin et champagne, sans oublier du porc salé, des lapins et des poulets; tout est cuit ; je n'ai qu'à me mettre à table. 19 h. au lit sur de la bonne paille dans une cave.

31/5 : Nogent en alerte, nous sommes troupe de réserve.

1-2/6 : Courmas, Clairizet, Onrézy Nous sommes dans une ferme 2 kms. des lignes, le bombardement est assez serré, nous n'avons pas d'abri. Je prends les écoutes; les jours s'écoulent.

4/6 : les boches attaquent sans succès, les communications sont toutes coupées ; les gaz nous font garder les masques pendant des heures.

10/6 : nouvelle attaque plus violente ; les obus trouent le sol ça et là. Les gaz nous fatiguent toute la nuit ; enfin 12 h. calme ; nous en profitons pour aller à la provision de vin, car le village voisin a au moins 100 caves de 100 000 bouteilles. Les Italiens viendront nous relever ; quelques-uns sont déjà là, nous en invitons deux pour vider des bouteilles ; jamais je n'avais vu des hommes si heureux en vidant une bouteille ! Ils mangent comme ceux qui n'ont rien vu de huit jours mais ne tardent pas d'être dans les nuages et de chanter la chanson de Cadorna.

11/6 : Départ pour Athis. Nous nous traînons péniblement sur 40 kms. pour arriver à passer la Marne, village de Athis. 4 jours se passent dans la tranquillité et les doux rêves, le vin en est bien souvent la cause chez beaucoup de camarades.

14/6 : Départ pour Epernay

15/6 : Nous embarquons : refrains de tous les déplacements: Bar-le-Duc, Neufchâteaux, Toul, Nancy, Blainville,(Lorraine). Nous y passons des jours heureux avec beaucoup d'espoir : bruit est que nous aurons un secteur tranquille. Nous faisons de belles excursions dans la campagne en maraude de prunes. Le soir, la sortie des usines nous fait passer un bon moment, puis la pêche dans une petite rivière nous donne l'occasion de croquer de bons plats frits.

23/6 : 5 h. Départ pour les lignes, après 30 kms. nous arrivons à LaNeuveVille à 16 h. Village à 1 km des lignes. Je suis avec l'Etat Major d'un bataillon ; poste rêvé ; réfectoire, salle d'écoutes, dortoir, tout sous terre. Le village est désert, il n'en reste que les principaux murs des maisons ; la coopérative y est installée; l'église n'a reçu qu'un obus qui a percé le toit seulement. Tous les 4 à 5 jours, nous allons faire une promenade à Blainville pour y porter notre linge à laver et y trinquer avec les amis qui sont avec le Colonel. Le village est à 4 kms. des lignes ; la population y est en entier ; concert deux fois par semaine, par notre fanfare. Je passe mes journées très agréablement : cueillette de fraises, prunes, poires pour faire de la confiture. Lecture sur Daudet, Bordeaux, la vie du Général de Sonis ; elle me fait beaucoup réfléchir ; j'y récolte de bonnes résolutions.

7/8 : Départ en perm ; je passe la journée à Blainville pour y faire mes préparatifs ; il m'est réellement dommage de partir en perm d'un secteur si tranquille à tous les points de vue ; je la renverrais bien pour le mois prochain.

8/8 : 14 h. Je prends le train, 18 h. : Belfort, 20 h. : Départ.

9/8 : 6 h. Lyon, je me repose la journée goûtant un peu la vie de la ville à mon passage. La vie y est d'un prix très coûteux. Je paye 8frs50 pour mon dîner; maigres portions: hors-d'œuvre, pommes sautées, tripes, noix. 20 h. : Départ 10/8 : 1 h. : Grenoble. Je vais coucher au foyer du soldat qui est très bien organisé : cantine, lavabos, dortoirs. 7 h. Départ. Voyage agréable; la chaleur est assez forte. 15 h. :Gap. Une heure après, je suis installé sur l'auto de Sibourd (?) 20 h.: Me voilà à Barcelonnette ; 21 h. : Jausiers. 11/8 : 8 h. : c'est dimanche, les excursionnistes sont nombreux pour Larche. C'est la 1ère fois que je vais à Certamussat en auto. Mes parents sont tous en bonne santé mais las des travaux de l'été. Je passe une perm très fatiguante. Voyages à la montagne, entrée du seigle, fauche du Colombier etc.

23/8 : Il faut repartir ; jamais je ne l'ai fait avec autant de peine. Les offensives qui sont annoncées me donnent le noir.

24/8 : 18 h. LaNeuveVille ; quelle chance de retrouver les camarades ! J'arrive mouillé jusqu'aux os par un orage qui dure ¾ d'heure. Chacun prête ce qu'il a et en un clin d'œil, je suis au sec, devant un bon feu.

2/9 : Départ, 30 kms pour arriver à Gerbeviller. Repos complet jusqu'au 7/9.

8/9 : Nous reprenons le train qui nous traîne dans cette sale Champagne. Barbonne. Nous devons partir sous peu pour une offensive. De beaux jours s'écoulent ; notre aumônier Saint Marie (?) nous fait une retraite sur l'existence de Dieu. Les journées se passent en faisant des promenades et remettant les appareils en ordre. Je me fais des amis dans une pauvre famille, mes soirées sont passées auprès d'eux ; il y a quatre enfants de 6 à 12 ans, une bonne maman de 70 ans et une Madame de 25 ans. ( ici, un mot en sténo, peut-être par pudeur. Je crois déchiffrer : chaleureuse.) Nous engageons des promenades journalières; il faut se séparer, séparation pénible.

19/9 : Ordre subit à 18 h. 20 h. : Départ: les camions nous attendent à la sortie du village. 21 h. : En route, après une pénible nuit dans ces sales machines ; Nous échouons à Olny le 20/9 à 11 h. village tout démoli, il ne reste que quelques débris de maisons pour s'abriter. Olny sur Marne. 18 h . : Départ sans repos; après 10 kms. nous sommes à Aigny village. Il ne vaut guère plus que le précédant. Repos pendant deux jours. C'est la grande offensive, le Colonel nous dit qu'elle peut être la dernière ; il nous invite à y attacher toute notre bonne volonté.

23/9 : Départ pour la marche d'approche, nuit très noire.

24/9 : 20 h. : Nouvelle marche, le canon gronde très fort au loin. Nous voilà bien logés ! dans un boqueteau de sapins, le plus grand a 4 ms, il pleut. Ordre de coucher là, jusqu'au premier signal. Les tentes sont montées par groupes de trois ou quatre, quelques branches de sapin sèches me servent de lit, il ne fait pas chaud.

25/9 : C'est le commencement de nos misères.
8 h. : Distribution des vivres (4 jours), munitions, appareils. Chacun cherche un coin où il sera tranquille pour faire les adieux à sa famille. Je fais partir 5 cartes. " Partons dans la tranchée, ne vous souciez pas si vous n'avez pas de nouvelles ; je serai à l'arrière ".
16 h. : Dernière soupe.
17 h. : Départ, un quart de café est encore distribué sur les rangs ; les bidons sont pleins ; il n'y aura point d'eau durant plusieurs jours, d'après le commandement. Chacun est triste mais intérieurement, en songeant à ceux qu'il laisse, là-bas, dans la chaumière. Je revois mon petit clocher, cette chère vallée de l'Ubaye, puis ma maison plus loin encore ; mon travail qui m'attend depuis 4 ans, mes frères qui doivent penser à moi et qui liront dans quelques jours, en titre des journaux : " Nouvelle grande victoire " . Qui sait si je pourrai relire ces mots ? Le canon gronde de plus en plus, il me semble impossible de retourner si je rentre dans cet enfer. Malgré tous ces cauchemars qui sont le sujet d'un instant dans mon esprit, j'ai bon espoir ; je pars content, pensant que c'est tout ce que j'ai de plus cher que je vais défendre en payant de ma vie, s'il le faut. Mon sacrifice est fait depuis longtemps. Il faut mourir un jour, mieux vaut que cela soit pour une bonne cause. Je dois marcher avec le 2ème bataillon, nous sommes deux radios seulement et le caporal HIBROT qui part en perm dans quelques heures. Il est déjà chargé des lettres pour l'intérieur. Je donne l'adresse de mes parents à quelques bons amis qui me donnent la leur en cas d'événement grave. Il fait une nuit très noire. 22 h. : Nous arrivons dans des tranchées à 1 km des premières lignes ; repos jusqu'à nouvel ordre. Il pleut à fines gouttes, je m'accroupis sur la terre dos à dos avec un camarade.

26/9 : 1 h. : Le bombardement redouble si fort qu'il est impossible de dormir, spectacle touchant ! Nous sommes entourés de bouches à feu qui ne font qu'un éclair, au loin, on n'entend qu'un craquement, pas un éclatement ennemi se fait entendre. Nous sommes troupes de poursuite, l'attaque générale aura lieu à 6 h. (pointe du jour).
5 h.30 : Nous partons en avant, les détonations de 350 mm qui tirent à 50 mètres de notre route nous font tressaillir à chaque départ.
6 h. 30 : Nous voilà dans les tranchées de premières lignes. Les camarades sont déjà loin, de nombreux blessés vont vers l'arrière ; d'après eux, le premier bond a réussi, les boches sont en fuite, leur canon tonne légèrement.
8 h. : Nouveau bond d'un kilomètre, mais il faut se blottir, l'ennemi riposte dur, les 1ères vagues sont arrêtées.
9 h. : On repart, plus de boyaux, nous formons un rideau serré qui s'avance dans la plaine, les boches nous arrosent de rafales de 150 ; il ne fait pas bon en terrain découvert, chacun cherche un petit trou et on attend 11 h. ; il faut avancer coûte que coûte, un nouveau kilomètre est franchi ; à 13 h. nous nous réfugions dans une tranchée, repos pendant 5 h. Un ordre nous fait retourner sur nos pas de deux kms. dans un boqueteau où il n'en reste que quelques troncs, nous y passerons la nuit. Le ravitaillement nous apporte un ragoût de pommes de terre et ½ l. de café.

27/9/1918 : Nous dormons sous nos tentes jusqu'à 5 h.; la pluie continue. Départ pour l'avant, même manœuvre qu'hier, les boches bombardent davantage ; les prisonniers défilent nombreux.
16 h. : Nous sommes aux anciens emplacements de batteries ennemies.
19 h. : Je pars pour le ravitaillement ; pas de point de repère, la carte nous indique l'endroit où il faut aller ; trébuchant pendant 3 h., j'arrive au point voulu.

28/9 : 1 h. : Je repars pour retrouver les camarades, je leur apporte un plat de légumes, une portion de bœuf, du chocolat pains et un litre de vin, 30 kgs…. Que de détours pour retrouver les camarades ! J'y réussi à 5 h., mort de fatigue et il faut repartir en avant . Une heure de marche rampante, repos dans une sape que nous avons bien vérifiée auparavant, en cas de mines.
8 h. : pan ! un obus asphyxiant qui nous fait ressortir. De 9 h. à 18 h.: repos.
18 h. : départ; il faut renforcer les 1ères lignes ; nous avançons sous les obus et une pluie de balles ; impossible d'arriver à destination. Au chevet du jour, il faut monter notre poste en guise de repos ; je passe la nuit aux écoutes.

29/9 : Le Régiment qui est devant nous n'arrive pas à prendre le village de Ste Marie A Py, il faut partir pour l'attaquer de flanc. Nous marchons toute la journée faisant des serpentins sur un plateau, où nos chefs y sont perdus. Les boches qui nous voient très bien nous arrosent de gaz, si bien qu'à 18 h. l'attaque est renvoyée au jour suivant. Les chefs de faction sont autorisés à chercher un abri pour leurs hommes.
20 h. : Nous rentrons dans une petite casemate en tâtonnant, il n'y sent pas bon : deux macchabées y sont installés, nous ne pouvons pas savoir s'ils sont Français ou ennemis. La pièce a 4 ms. sur 3. Nous nous y accroupissons 18, même sur les morts car dehors il pleut des balles, obus et eau.

30/9 : 3 h. : Départ. Nous allons prendre les positions d'attaque ; les 88 tombent dru sur notre chemin. Nous n'arrivons que les ¾ de l'autre coté de la rivière de La Py. Deux de mes camarades sont restés en route, aussi il ne me reste que mon appareil et impossible de monter mon poste ; le Régiment est en place, tout à découvert le jour naissant. Les boches nous voient manœuvrer et des mitrailleuses marchent de toutes parts. Il faut se déplacer en rampant. Le Commandant que je mets au courant de ma situation me donne ordre de retourner chercher du renfort si possible, à l'équipe du Colonel qui est à 3 kms. de là. Mission pénible sous ce feu meurtrier.
10 h. : Je suis à destination, le lieutenant radio m'envoie chercher de nouveaux appareils à la D.I. qui est à 8 kms. de là. Je fais le voyage en me dirigeant avec la boussole, arrivant à 18 h. plus mort que vivant. Les camarades ont partagé leur restant de vivres et je reste là en attendant que l'on trouve des hommes aptes à m'aider. Pendant cette journée, le Régiment a attaqué 3 fois les mêmes positions sans pouvoir les prendre. Les boches ont des souterrains de plusieurs kilomètres, tous garnis de mitrailleuses. Ils tiennent jusqu'au bout car l'abandon de cette position leur coûte la perte de Vouzier et Rethel, c'est la dernière crête. Je passe une nuit de bon sommeil dans une profonde sape.

1/10 6 h. : Je téléphone au lieutenant qui est parti en avant, il me dit de rester jusqu'à nouvel ordre, il ne peut trouver des remplaçants. Tranquillisé, je passe la journée en paix songeant aux camarades qui sont toujours au combat. Je suis heureux de me reposer après ces journées sans sommeil. 18 h. Je vais me chercher du ravitaillement. 24 h. J'arrive avec 4 litres de vin et tous les vivres des camarades blessés la veille ; je ne mourrai pas de faim !

Après un copieux repas, le 2/10 à 1 h. je dors de nouveau aux soins de l'avenir. Une nouvelle nuit se passe sans qu'il arrive des ordres, je demande à mon lieutenant s'il ne m'a pas oublié : " restez où vous êtes, " répond-il. Il me reste du pain ; je passe la journée du 3/10 en pause. La bataille continue là-bas, sans succès.
18 h. : un coureur arrive ; nous sommes relevés " prépares tes appareils, trois hommes viennent t'aider, direction anciennes lignes, prés de la D.I."
19 h.: je pars avec mon renfort, nous faisons vite pour abandonner la position dangereuse.
24 h. : arrivée 4/10 : Repos jusqu'à midi mais pas de ravitaillement jusqu'à la nuit. Je pars de la sape avec deux camarades ; les autres nous attendront en dormant dans une sape organisée.
14 h. : Quel plaisir de retrouver les cuisines pour y boire un quart de bouillon chaud pour la première fois depuis 8 jours, puis un peu de toilette. Nous ne savons plus de quelle couleur nous sommes : repas chaud, provisions pour les camarades, sans oublier de boire un bon coup.
16 h. : Retour tout tranquillement et bien rétablis.
18 h. : Les camarades se régalent du souper.
20 h. : Départ pour un camp à 10 kms. Tout le monde est heureux d'aller au repos.

5/10 : 2 h. : Arrivée.
4 h. de sommeil sur la planche, toilette 10 h. bon dîner. Nous cherchons à savoir où nous irons au repos : les canards courent ; nous allons au camp de Mailly, d'autres aux environs de Paris etc.
2 h. : tout change, il faut aller prendre les lignes en face du mont Cornillet, nous ne restons que le 40/100. Le secteur est tranquille dit-on. Mon bataillon est de réserve. Après 5 h. de marche, nous arrivons à Nauroy, repos.

6/10 : 6 h.: Alerte, les boches partent des lignes ils sont encerclés de droite et de flanc gauche. Ste Marie A Py est tombé ; il faut se préparer pour la poursuite.
11 h. : Départ. Traversons les lignes colonne par quatre, le génie refait les ponts et routes. Nous faisons 8 kms ainsi. Sur notre route les mines sont à craindre à tous les pas.
18 h. : Selles. Il faut deviner que c'est un village, heureusement que la carte l'indique, il n'en reste pas un mur d'un mètre. Nous couchons sous les tentes, les sapes étant toutes minées. De la broussaille nous sert de lit.

7/10 : 4 h.: Départ en avant, 10 kms sans trouver de boches. Quelques obus se font entendre dans la soirée. Sur notre route les boches ont abandonné de grandes quantités de munitions et quelques canons lourds. Nous passons la nuit près du village de Sept Saulx qui est en feu, dans la sape d'un général d'armée ennemi. Le bataillon attaque le 8/10 à 8 h. pas de résistance.

9/10 : Notre mission est terminée, les armées de droite et de gauche se joignent. Après 20 kms., nous sommes à Billy le Grand, village abandonné par les boches, il ne reste que des lambeaux de maisons. Chacun cherche des planches pour s'abriter car il pleut toujours.
20 h. : nous sommes à peu près installés, les uns ont trouvé la porte, d'autres des tôles pour la toiture, d'autres un poêle et des tuyaux, tables, lits en grillage etc. Nous avons un petit chez-soi bien chaud, nous séchant autour du feu. Les boches ont employé toutes les ruses possibles pour nous faire des victimes. Les musiciens qui ont trouvé un joli poêle installé l'allument, mais au bout de 10 minutes, le chauffeur cherche du bois, des camarades cherchent des lits lorsqu'une grande détonation se fait entendre, le tuyau du poêle devait contenir un pétard de mélinite qui a tout fait sauter. Fort heureusement, il n'y avait personne dans l'appartement. Certains se sont faits prendre au piège en soulevant une chaise qui, par son déplacement, a fait sauter une mine, ou simplement un encrier sur une table. Nous passons une bonne nuit de repos. Que l'on se sent sûrs sous le simple toit en zinc !

Du 10/10 au 14/10 nous avons le temps de faire la lessive et tout une bonne toilette; lorsque étant à peu près remis des émotions, nous devons repartir pour Ludes (Marne), village semblable à celui que nous avons quitté, au milieu d'une vaste plaine ravagée et inculte. Pauvre terre de France toute bosselée par les obus! Le cultivateur qui t'aplanira de nouveau pour te rendre fertile aura de la peine, mais prends patience, ce jour est proche et tu ne te refuseras sans doute pas d'être féconde pour les enfants de France qui t'ont délivrée.

15/10 : Marche entre Ludes et Berru, village comme les précédents, le paysan qui retournera pour habiter sa maison après des années de lutte, devra recommencer cette maison pierre par pierre ; beaucoup d'entre elles ne pourront plus se construire au même emplacement, le monceau de cailloux serait trop grand pour le chasser. L'église de Berru a le clocher sauté par une mine, l'église est percée par plusieurs obus, une façade manque.

16/10 : Nous voilà en route pour un nouveau secteur; il n'y fait pas bon ; les détonations sont nombreuses au loin.
18 h. : Halte dans une carrière, près de Aire. Nous entendons non loin de là les pontonniers qui doivent façonner des passerelles sur l'Aisne. Les coups de marteaux ne font qu'une gamme dans l'air.
20 h. : Après un bon repas que les cuisines nous ont distribué, nous faisons de l'avant, il faut attaquer face à Rethel. Passage de l'Aisne sur des passerelles (trois). Nous sommes placés en tirailleurs sur une crête au Nord de Hair, ordre de monter le poste. Cela ne peut se faire en plein air à cause de la lumière qui nous est indispensable, aussi nous voilà trois à l'œuvre pour faire un trou de 2 mètres sur 2 et un de hauteur. Au bout de 3 h., deux d'entre nous ont fait le trou, mis une toile en guise de toit et monté le poste qui marche très bien. Le troisième arrive du ravitaillement. Repas à l'abri ; il pleut à nouveau. Une heure de sommeil si on veut l'appeler ainsi.

19/10 : 2 h. : Départ pour les lignes. Nous devons traverser le village de Gomont mais il faut rebrousser chemin, un bombardement à gaz très serré le rend impraticable. Attente : deux heures.
4 h. : Départ, le village est traversé à la course le masque au visage, il n'a tombé que d'obus à gaz.
5 h. : Nous sommes installés à 500 ms. du cimetière, dans une carrière ; il sent encore les gaz, la pluie tombe toujours ; nous gardons les masques jusqu'au jour. Après installation du poste, chacun se cache, car il en tombe tout autour et de gros ! …Je glisse sur le flanc en allant dans mon trou, mon genou sauce dans une lame d'eau jaunie par les gaz. Je me couche et je dors d'un bon sommeil jusqu'à 9 h. Petit, mon caporal, m'appelle, il faut aller chercher des accumulateurs, les nôtres sont déchargés. Après avoir cassé une croûte, nous partons tous deux. Je suis tout malade, les yeux me piquent, le genou qui a pris un bain me fait mal si bien qu'en passant près du poste de secours, nous nous faisons soigner les yeux. " Ce n'est rien ", nous atteste le major. Nos appareils changés, nous retournons à notre poste, mais plus de Commandant, il est parti en avant avec tout le bataillon, il est 15 h. Nous partons à sa recherche. Les balles et les obus font rage partout.
17 h. : Nous voilà enfin à notre poste, dans une petite carrière. Les obus à gaz et autres tombent partout. On ne voit que macchabées de toutes parts.
18 h. : Je vais au ravitaillement. 20 h. : Nous avons trouvé les cuisines. Je n'ai pas faim mais je bois beaucoup, puis : en route pour voir les copains. Mes yeux pleurent de plus en plus, je ne peux plus les fermer. Mon genou me produit une douleur très forte, ça ne sera rien !

20/10 : 1 h. : Me voilà avec les copains, non sans avoir fait des plats-ventres Les camarades ne veulent pas manger, ils sont plus malades que moi ; pas même la gniole leur sourit, dommage ! j'avais deux litres de vin par homme. Je me repose deux heures mais ni les uns ni les autres pouvons dormir. Il fait un beau clair de lune, mais un froid de loup, ce qui n'empêche pas les ennemis de nous bombarder. Nous décidons enfin d'aller voir le médecin tous en cœur ; il est à Gomond. Nous pensons retourner et nous laissons tous nos appareils sur place, même nos musettes, sauf la plus précieuse et les sachets de gaz.
3 h. : Départ. Après avoir fait un kilomètre, mon caporal Petit n'y voit plus, je suis obligé de le conduire, n'y voyant guère plus.
4 h. : Poste de secours, nous sommes inscrits ; une étiquette avec notre nom nous est attachée à un bouton de la capote, tout comme un colis que l'on veut expédier. Nous montons prendre place dans un petit autocar Américain et nous voilà partis pour l'hôpital. Nous rions tous de notre malheur en songeant que nous laissons le canon derrière nous. Nous faisons 40 kms. environ puis, à 6 h., nous rentrons dans une ambulance, nos noms sont pris ; un thé nous est distribué et : en route, dans une nouvelle auto.

21/10 : Reims, dans une ambulance ; nous sommes mis à nu pour prendre une douche, un nègre nous frotte fortement au savon, nous sèche. Des infirmières pansent nos brûlures ; ainsi je suis pansé au genou droit et aux parties. Les nègres nous rhabillent avec des effets neufs. Du lait nous est distribué.
18 h. : En route dans un nouvel autocar. Nous traversons la ville martyre, le quart des établissements sont démolis. J'ai le temps de contempler la façade de la cathédrale : beau chef-d'œuvre.
24 h. : Epernay dans un hôpital. Voici enfin ces petits lits avec de beaux draps blancs ! Rien qu'en les voyant on est guéri ! Nouveaux soins, lavage des yeux etc. Nuit tranquille. Nous passons ainsi 24 h..

23/10 : Il faut vider l'hôpital. Tous les malades transportables sont munis d'une fiche. Je suis obligé de laisser des camarades qui ne vivront plus longtemps.

24/10 : 18 h. : Le train est formé, direction : Paris. Les Américains nous servent du chocolat au lait. Les autos nous transportent à différents hôpitaux. Je suis désigné pour l'école Polytechnique. Très bien reçus, nous sommes couchés 4 du régiment dans la même salle, le temps passera plus vite. Nous sommes reçus par une gentille infirmière qui mesure prés de deux mètres ; elle est mariée mais sait bien envoyer les blagues pendant qu'elle vous fait jouir en vous faisant quelques pansements. Je reste trois jours au lait : 2 litres malgré que j'aie un appétit de loup. Petit à petit, la ration est augmentée. Les soins que l'on nous donne sont très nombreux. Après huit jours, j'ai une visite : grand étonnement, c'est Mme Robert (femme de l'associé du Mexique) qui m'apporte du raisin ; je puis déjà l'accompagner dans la cour.

1/11 : J'obtiens la permission d'aller faire une promenade en ville, en compagnie d'un camarade. Nous visitons une partie de Paris ; un train nous conduit à l'avenue Malakoff, de là, nous traversons Paris à pied visitant : Le Louvre, la Samaritaine ; nous allons aux pieds de la Tour Eiffel que nous avons entendue si souvent. La place de la Concorde est envahie de canons, avions, mitrailleuses ennemies. La foule parcourt la place, visitant tous les engins ; de nombreux passants nous demandent des renseignements sur les canons etc. ..Un sous-marin boche est amarré sur la Seine, on peut le visiter en versant la somme de 78 francs qu'on vous transforme en bons de la défense Nationale. Les spectateurs sont nombreux. 16 h. :Nous visitons les halles, achetons le nécessaire pour faire un bon goûter. Les restaurants ne servent pas jusqu'à 18 h..
17 h. :Rentrée.

4/11 : Départ de Paris pour un hôpital du midi. Après 24 h., nous débarquons à Narbonne. Voyage très agréable, d'Avignon à Narbonne le paysage est très beau avec ces plages, marécages traversés par la voie, puis les ports de Nîmes, Sète etc. Les jours passent dans la tranquillité, chacun solliciterait le major dans sa visite journalière pour être gardé encore quelques jours. Nous sommes très mal nourris, pas de soins, heureusement que nous n'avons rien de grave. Les malades sont à plaindre. Chaque jour, je vais à la gare pour y dîner, même après avoir sorti de table.

11/11/1918 : Quel grand jour ! Les journaux se suivent attentivement, je suis couché pour faire cicatriser ma plaie du genou lorsqu'à 11 h., l'infirmière vient m'annoncer que l'Armistice est signé. Je n'y crois pas ; ne faisant qu'un bond sur mes vêtements, je vais en ville pour m'en assurer. En effet, les rues sont déjà envahies d'une populace affolée. Les cloches sonnent, les maisons se couvrent de drapeaux. Vers 12 h. un groupe de demoiselles passe, drapeau en tête, criant : " Vive les poilus ", elles chantent à tue-tête et s'approchant de nous, nous embrassent de 1er au dernier. Douces minutes qui m'ont touché ; mon plaisir n'est pas grand tout de même : il me manque quelque chose, c'est l'entourage des miens, puis, je songe à mon cher frère Léon qui a payé de sa vie ce beau jour. S'il pouvait au moins en vivre une minute, il serait mort plus volontiers, j'en suis certain. J'envie sa place un instant puis, me laissant entraîner par la foule, semblable à un tronc de bois mort qui voltige sur l'eau, je suis le courant en m'alliant d'esprit à quelques pauvres dames en crêpe qui, comme moi sans doute, pensent à un de leurs membres en ce jour de clôture pour les angoisses.
13 h. : Nous voilà devant la mairie. Une foule immense y attend le Maire qui doit faire un discours. Au bout de quelques instants, un ténor chante la Marseillaise du haut d'une des tours de la mairie. Au refrain, toute la foule ne forme qu'une voix ; je me laisse bercer par la douce voix de quelques donzelles groupées, mais rien ne peut sortir de mon gosier : je suis trop ému.
13 h.30 : Enfin, voici le Maire qui, en deux mots, nous met au courant de tout, attestant que c'est plus que l'armistice qui est signé, c'est LA PAIX. Je suis rassuré, mon cœur bat de joie, la foule se disperse par groupes en chantant. Reprenant cette fois le chemin de l'hôpital tranquillement, je trouve les camarades de chambre qui m'invitent à arroser cela ; aucun de nous ne peut boire, mais un petit verre ne sera pas de trop.
17 h. : Soupe. Notre infirmière nous apporte du flan au dessert et deux bouteilles de 22 ans de cave. Pauvre petite mère : elle trinque avec nous pleurant à la fois de joie pour nous et de chagrin pour la mort de son fils unique qu'elle déplore. Jour mémorable ! Tu découvres à la fois toutes les misères endurées par le monde entier pendant les quatre ans écoulés, sois au moins l'aube du bonheur !

12/11 : Les journaux qui nous sont vendus au lit confirment les événements de la veille. Chacun de nous bondit de joie dans son lit qui, par ses ressorts, semble comprendre en favorisant nos sauts. Journée de rêves et perspectives. Voilà la peau sauvée sans arrière pensée. Je me revois déjà à Mexico au milieu des clients et de mes étoffes. Je passe huit jours dans l'indifférence pour mon départ, le souhaitant même à cause de la mauvaise nourriture.

18/11 : Les dames de la Croix Rouge nous payent un bon banquet.

19/11 : La commission de réforme me donne un mois de convalescence.
12 h. : Départ pour les Alpes. Nîmes, Sète, Avignon où je prends le rapide 24 h. Lyon 20/11 : Journée passée avec mon frère Henri.
18 h. : Départ.

21/11 : Certamussat. Je reste couché pendant huit jours. Ma plaie du genou s'est rouverte

1/12 : Maman tombe malade, non grave pendant huit jours. Je passe mes journées dans la lecture, couper du bois et soigner les bestiaux. De temps en temps un bal est organisé à Certamussat ou à Meyronnes. J'y fais connaissance des demoiselles de la commune. Les bals durent souvent 8 h. Je suis invité plusieurs fois à Larche, l'entrain est plus grand que dans notre commune.

20/12 : J'obtiens un nouveau mois à Gap. Retour au foyer ; Maman a rechuté.

1919

1er de l'an, je vais chercher le docteur.

10/1 : Maman est convalescente.

18/1 : Départ.

19/1 : Jausiers: Grand bal pour les fiançailles de Mme Maki.

20/1 : Je manque l'auto à Barcelonnette. Retour aux Davis.
12 h. : Bal aux Sanières.
18 h.: Jausiers.

21/1 : Barcelonnette, Gap, Lyon.

22/1 : Vienne. Le métier est toujours le même. Je suis désigné pour travailler dans un bureau de démobilisation.

25/1 : Lyon en promenade.

26/1 : Je commence le récit et mémoires de la campagne ( Note de Colette : d'après les notes brèves prises sur un petit carnet qu'il avait toujours sur lui ).

20/2 : Je pars en perm de 10 jours. Je me trouve avec mes frères : Auguste, Henri et Joseph.

2/3 : Je rentre de nouveau à mon bureau.

4/3 : Le travail a redoublé. Je profite d'une occasion pour aller passer huit jours dans une ferme. Le travail des champs m'est plus salutaire que celui du bureau. Le temps a passé comme un éclair. Je rentre à Vienne étant démobilisable .

20/3 : Quel beau jour! C'est l'un des plus beaux de ma vie. L'horrible fardeau que forment mes effets militaires va enfin disparaître.

21/3 : Départ pour Gap où j'obtiens mes papiers de démobilisation.

22/3 : Jausiers, ayant besoin de quelques conseils pour la manière de se faire libérer, des camarades me renseignent. Je ne puis voyager aux frais de l'état sans être obligé de partir avant un mois pour Mexico. Voilà comment nous sommes récompensés des services rendus à la France : Je dois m'engager à voyager à mes frais pour pouvoir rester quelques mois de plus en France afin de refaire ma santé des effets de la guerre.

25/3 : Je suis civil depuis 11 h. Tous mes parents et amis en prennent part à la fois par des cartes. La journée se passe à Jausiers. Je savoure mon premier jour de liberté depuis 5 ans.
(voir ci-contre, les insignes "99" au col, les brisques de présence au front sur la manche gauche et l'insigne de spécialité "signaleur" ont été passés grossièrement à la craie pour les faire ressortir à la photo noir et blanc, Anselme est décoré de la Croix de Guerre avec 1 citation et la Médaille Interalliée)

27/3 : Certamussat : Je trouve le pays tout recouvert de neige mais cette fois j'y viens volontiers. Un mois se passe dans de beaux rêves d'avenir, mais ce sont à nouveaux les tourments de la vie qui se présentent.

Anselme CHARPENEL.


Mars 1971 : Qui m'aurait dit que je vivrais si longtemps ! Ceci grâce aux bons soins de ma chère femme et à une vie bien réglée. Maintenant, je suis tout disposé à mourir. Mes enfants sont tous casés, ils me donnent toutes satisfactions, je suis fier d'eux et les en remercie. Je ne regrette rien de ce que j'ai fait dans ma vie qui a toujours eu comme base : honnêteté, travail. Maintenant, mon seul idéal est de faire du bien autour de moi.

1979: Je n'ai pas encore été appelé par le Tout Puissant. Santé très bonne. Promenade tous les jours. Anselme Charpenel "

1980 : Anselme Charpenel meurt, heurté violemment par une automobile. Ainsi, ce roc alpin ayant échappé à la barbarie de la guerre de 14 fut abattu par une automobile folle de vitesse : Un aspect des temps modernes.

Colette Bavoux. Fév. 2002

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