La 10e compagnie du 99e R.I. sur le Chemin des Dames
par le capitaine Arsène MOREAU

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Arrivée dans le secteur de la Bovelle

Arrivée dans le secteur dans la nuit du 7 au 8 mai, au moment où l'ennemi commençait un violent bombardement en vue de contre-attaquer sur les positions conquises par le 137e régiment d'infanterie, le 10e compagnie était privée de la demi-section RIPOUX, prise sous un tir de barrage et coupée de la colonne pendant la relève. Cette fraction ayant eu son chef blessé rejoignit son poste le 8 mai en plein jour, en utilisant les trous
d'obus, malgré les tirs directs de l'ennemi, au fusil et à la mitrailleuse.

L'attaque allemande du 11 mai 1917

Les 9 et 10 mai, le tir de l'artillerie ennemie se continua sans interruption mais la première ligne (tranchée Bajor et tranchée Nouvelle) n'en souffrit pas trop. Ce furent les lance-bombes qui causèrent le plus grand mal aux éléments avancés dans l'après-midi du 10 et dans la nuit qui suivit. Le 11 vers six heures du matin, l'ennemi déclencha brusquement un bombardement très dense de 77 sur la première ligne et ses vagues d'assaut se présentèrent aussitôt. La violence et la soudaineté de cette canonnade avaient suffi pour alerter tout le monde et l'infanterie ennemie fut arrêtée net devant le front de la compagnie, qu'elle ne put aborder, mais au point de jonction avec la 11e compagnie, les stosstruppen avaient réussi à occuper une partie de la tranchée Bajor qui en cet endroit se trouvait complètement nivelée et de ce fait, la liaison avec la gauche se trouvait perdue.

Les allemands s'infiltrent

Apercevant le danger, j'en fis part au sous-lieutenant JACQUEMIN qui commandait un peloton de mitrailleuses à ma disposition et se trouvait à côté de moi, à trente pas à peine de l'ennemi. Avec son sang-froid habituel et sans hésiter une seconde il monta sur le bord de la tranchée, se découvrant jusqu'à la ceinture et ouvrant le feu avec sa carabine sur les fantassins ennemis, en abattit deux et en blessant un troisième. Les grenades qui commençaient à pleuvoir mirent les autres en fuite et la liaison avec la gauche fut rétablie aussitôt. Cette résolution et cette bravoure du sous-lieutenant JACQUEMIN avaient électrisé tout le monde et suffi pour ranimer l'esprit offensif des quelques hommes qui se trouvaient là ; le front du bataillon un instant rompu venait d'être rétabli en quelques minutes. Pendant ce temps, la bataille se poursuivait à notre droite dans des conditions beaucoup plus dures ; la première ligne venait de tomber aux mains de l'ennemi sur tout le front du bataillon voisin ; la 3e section de la 10e compagnie, attaquée de flanc et menacée d'enveloppement était obligée de céder la moitié de la tranchée Nouvelle et l'ennemi continuait sa progression sur la droite. Ainsi après avoir rétabli la situation à gauche, le 10e compagnie ayant perdu la moitié de sa tranchée de première ligne par suite du recul des éléments de droite, se trouvait menacée très sérieusement d'encerclement et était obligée faire face à deux directions.

La contre-attaque française

Voulant savoir ce qu'était devenue la 3e compagnie qui se trouvait du côté dangereux, je détachais immédiatement une patrouille qui reprit contact avec la section SALOMON en retrait, mais décidée à résister coûte que coûte. Ce renseignement me tranquillisa car le mouvement débordant devenait de ce fait moins inquiétant et je résolus de contre-attaquer immédiatement pour reprendre l'élément de tranchée perdu bien que n'ayant aucune fraction de réserve sous la main et me trouvant en fort mauvaise posture pour cela ; mais l'ennemi n'avait pas eu le temps de s'organiser et l'opération menée vivement avait des chances de s'exécuter dans de bonnes conditions. Je constituai à la hâte un groupe de volontaires résolus prélevés sur la garnison restante et composé du sergent CHEVALIER, du caporal PROST et du soldat KRESER, tous bon grenadiers. Le sous-lieutenant COUTAS en prit le commandement et la progression à la grenade commença immédiatement par la tranchée ; un groupe ennemi qui installait une mitrailleuse abandonna sa pièce sans avoir pu tirer et laissa trois morts à proximité de nos lignes. En moins de deux minutes, le terrain perdu par la compagnie était reconquis et la mitrailleuse allemande restait entre nos mains. Ce succès était du à la rapidité de l'opération et à la résolution du groupe de contre-attaque qui sous l'impulsion vigoureuse du sous-lieutenant COUTAS, avait surpris l'ennemi avant qu'il n'ait eu le temps de s'orienter et s'organiser. Cette poignée d'hommes à elle seule avait rétabli le front de la compagnie et déterminé la retraite de l'ennemi sur tout le front du bataillon voisin qui réoccupait ses anciennes positions une heure plus tard. Pendant les jours qui suivirent, ces vaillants soldats furent volontaires pour défendre la tranchée qu'ils avaient reconquise et qui était chaque jour nivelée par l'artillerie allemande ; ils repoussaient toutes les tentatives de nuit des grenadiers allemands et sous un bombardement sans précédent, ils résistèrent à la violente attaque du 20 mai dont il est dit quelques mots plus loin et au cours de laquelle, le soldat KRESER fut blessé mortellement. Le sous-lieutenant COUTAS, le sergent CHEVALIER, le caporal PROST et le soldat KRESER furent cités à l'ordre ; ils avaient conquis l'estime et l'admiration de tous leurs camarades de la compagnie.

Bilan des combats du 11 mai

Malgré les pertes douloureuses qu'elle nous coûtait, cette journée du 11 mai marquait un succès pour nos armes car nos positions qui restaient intactes avaient une réelle importance pour nous en ce sens qu'elles nous donnaient des vues sur la vallée de l'Ailette et nous permettaient d'observer la plupart des mouvements de l'ennemi. Mais celui-ci ne renonça pas à la partie ; il prolongea son bombardement jusqu'au 20 mai et prononça une nouvelle attaque en concentrant ses moyens sur le 3ème bataillon.

L'attaque allemande du 20 mai 1917

Le tir de l'artillerie fut si violent qu'au moment de l'attaque, les réserves de munitions pourtant disséminées étaient enterrées ; mon camarade, le lieutenant ROUSSET, commandant la 11ème compagnie, était enseveli dans le terrier qui lui servait de poste de commandement et il en fut retiré par un ses agents de liaison au moment précis où l'ennemi arrivait à sa hauteur pour le capturer ; sa captivité ne devait pas durer longtemps car dans le feu de l'action et grâce sans doute à la fumée des explosions, il réussit à regagner nos lignes. Mon excellent ami le lieutenant AURRAN, commandant la 9ème compagnie, fut blessé mortellement en dirigeant un mouvement de repli des quelques hommes qui lui restaient sans munitions. De ma place, j'avais vu le brave sergent BOURRET de la 11ème compagnie, se replier du saillant de Bajor, complètement submergé par l'ennemi ; il commandait un petit groupe de 4 ou 5 hommes qui avaient mis baïonnette au canon et qu'il faisait manœuvrer d'une façon remarquable en terrain libre au milieu des explosions de grenades en nous criant de temps en temps : " Lancez des V.B. ! Lancez des V.B. ! " J'avais dirigé quatre de mes tromblons sur le saillant en question qui était le lieu du combat le plus acharné et par lequel l'ennemi s'était approché à 50 mètres de moi. Le résultat cherché fut atteint car les grenadiers allemands n'allèrent pas plus loin, mais le sergent BOURRET, que je vis constamment debout à quelques pas de l'ennemi fut tué d'une balle à la tête. Cette fois, le front du bataillon avait fléchi à gauche et au centre et c'est avec sa dernière caisse de grenades que la 10ème compagnie, débordée par la gauche avait arrêté la progression ennemie en conservant la totalité de la zone de défense.

Les enseignements des combats

On s'étonnera peut-être qu'il m'ait été possible en particulier dans l'affaire du 11 d'intervenir aussi directement sur la ligne de première résistance. Le fait est que mon poste de commandement n'était pas à sa place la plus judicieuse puisque je me trouvais sur la ligne avancée qui était défendue par deux sections alors que mes sections de soutien se tenaient à 200 mètres plus en arrière et que j'en étais souvent isolé par les tirs de barrage qui rendaient la liaison très difficile. J'avais pris, lors de la relève, ce dispositif qui correspondait à la situation de fin de combat de la compagnie précédente ; j'aurais dû le modifier par la suite mais en raison de la violente réaction ennemie qui se manifestait dès notre arrivée, j'en fis une question d'amour-propre car je considérais qu'un déplacement vers l'arrière, en de telles circonstances, prête toujours aux critiques de la troupe. Je constatais du reste que ma présence sur ce point contribuait gravement au maintien du moral de mes poilus et j'en eu une preuve certaine lorsque pendant notre première journée de repos, ils m'envoyèrent une délégation porteur d'un bouquet pour me remercier " de leur avoir tenu compagnie jusqu'au bout. " Les hasards de la guerre sont si grands que je devais du reste à un autre point de vue, me féliciter de cette situation condamnée par tous les principes tactiques car elle m'avait permis de voir les choses de mes yeux, de prendre une décision rapide et de la faire exécuter dans le minimum de temps, condition qui devait assurer le succès de l'opération. Ceci prouvait une fois de plus, que le succès de la contre-attaque réside dans la promptitude et qu'il vaut mieux la confier à un groupe de faible importance qu'on a sous la main, que d'attendre l'intervention des unités de réserve qui ne sont pas à pied d'œuvre. Les choses se fussent-elles aussi bien passées si je m'étais trouvé autre part ? C'est possible !

L'impact du moral chez le combattant

Je crois cependant avoir remarqué un certain flottement et une certaine indécision pendant que l'ennemi accentuait son mouvement débordant et menaçait de nous couper la retraite et j'ai tout lieu de penser que ma présence et ma résolution changèrent la face des choses. Tous ceux qui ont l'expérience de la guerre savent dans quel état de dépression se trouve le soldat qui est sous l'influence d'un insuccès et combien il faudrait peu de chose à ce moment là pour le désemparer complètement et lui faire prendre les pires décisions.

Le rôle des chefs

C'est dans ce moment de crise que se révèlent les chefs qui par leur exemple et leur autorité sont capables de ressaisir la troupe qui leur échappe pour la lancer de nouveau dans le combat et très souvent, par un coup d'audace, transformer un échec en victoire. C'est pourquoi, j'ai voulu mettre plus particulièrement en évidence le rôle du chef ; l'intervention du sous-lieutenant JACQUEMIN, dont il est question au début de ce récit, est un exemple entre tous qui vient à l'appui de ce raisonnement. Peut-être y verra-t-on également un peu de fatuité de ma part ; s'il en est ainsi, qu'on veuille bien m'excuser de ce défaut de modestie qui est indispensable à l'exactitude et à la vraisemblance de cette relation des faits. J'aurais à citer de nombreux autres actes de dévouement ; ceux qui me frappèrent plus particulièrement s'appliquent aux agents de liaison.

Les actions d'éclat

En plein combat le 11 mai, le soldat BIRET appartenant aux sections de réserve de la tranchée Deimling parcourt de trou d'obus en trou d'obus, la distance de 200 mètres qui le sépare de la première ligne et arrive pour demander des renseignements juste au moment où nous venons de reprendre notre tranchée un instant abandonnée. Il retourne à son point de départ malgré le tir de barrage et transmets mes ordres demandant deux escouades de renfort qui arrivent peu de temps après pour combler les nombreux vides. Les coureurs entre mon poste de commandement et celui du bataillon furent également admirables et rendirent de grands services pendant toute la durée de l'occupation en assurant la liaison d'un façon très satisfaisante malgré les tirs de barrage d'une violence inouïe qu'il leur fallait traverser à l'aller et au retour. Jamais au moment de partir, je ne vis leur visage, un indice d'hésitation ou de mécontentement ; sitôt l'ordre reçu, ils disparaissaient au pas de course dans la fumée et bien souvent, c'était pour toujours. BIANCHI, RIVOIRE, FERRATON, ORSAT et PARISOT ne revinrent pas.

Le bombardement des Minenwefer

J'ai dit quelques mots du bombardement par minen qui était dirigé sur notre première tranchée. L'effet de ces engins est trop terrible et tellement au-dessus de ce qu'on peut imaginer que je crois utile d'y consacrer quelques lignes ; ceux là seuls, qui se sont trouvés dans de pareilles circonstances connaissent l'impression produite par ces projectiles. Qu'on s'imagine une bombe contenant une grosse quantité d'explosif, produisant des entonnoirs de cinq à six mètres de diamètre et par conséquent susceptible de combler 10 mètres de tranchée. L'explosion est si forte et si déchirante qu'elle se perçoit facilement à 10 kilomètres et qu'elle rend sourds ceux qui se trouvent dans son voisinage immédiat quand par hasard ils échappent à ses effets destructeurs. Combien de fois n'avons nous pas été obligés de déblayer nos tranchées obstruées par ce bombardement continuel et la besogne était souvent rendue urgente par ce fait qu'il s'agissait de déterrer un de nos camarades enfoui à son poste de combat. Mais ce qui rend ces projectiles encore plus terribles, c'est qu'on ne les entend pas venir, une sourde détonation à peine perceptible dans les moments d'accalmie, signale seulement leur départ qu'on ne peut distinguer dans le fracas de la bataille. Par contre, en raison de leur petite vitesse initiale et leur trajectoire très courbe, on peut les voir à l'œil nu pendant toute la durée de leur trajet en l'air. C'est pourquoi les hommes qui sont soumis à pareil bombardement ont tous les yeux tournés vers le ciel pour guetter l'arrivée de l'engin de mort qui viendra les écraser ou les enterrer dans leur tranchée. Ceci étant dit, il est facile de se faire une idée non seulement de leur effet matériel mais de leur influence morale et de se rendre compte dans quel état de dépression doivent se trouver des hommes qui ont vécu dans cet enfer pendant quatorze jours, ayant tous été plus ou moins enterré ou commotionnés à tour de rôle et n'osant pas fermer les yeux par crainte d'être surpris par un projectile aussi dangereux.

La mort du sous-lieutenant JACQUEMIN

Le sous-lieutenant JACQUEMIN dont j'ai déjà parlé, devait être tué par une de ces bombes le soir de l'attaque du 11 qu'il avait contribué pour une si grande part à repousser. Nous venions de terminer notre maigre repas, pris en commun, et la nuit approchait, lorsqu'une de mes sentinelles me rendit compte qu'on observait une agitation anormale dans les lignes ennemies. Nous décidâmes d'aller fumer notre pipe auprès d'une mitrailleuse placée non loin de là car cet emplacement nous permettait de voir admirablement tout le front de la compagnie. M'étant attardé quelques secondes pour me munir d'un pistolet lance-fusée, mon camarade me précéda de quelques mètres et était déjà auprès de sa pièce lorsqu'une détonation formidable retentit à mes oreilles ; le déplacement d'air me poussa violemment contre le bord de la tranchée et une avalanche de terre vint m'ensevelir jusqu'à mi-corps. Ayant le pressentiment de ce qui venait d'arriver, je me dégageai assez rapidement et après avoir passé une inspection rapide de ma personne pour m'assurer que mes membres étaient encore au complet, je courus à la recherche de mon compagnon ; la bombe était tombée juste à l'emplacement que nous avions choisi et je le trouvai déchiqueté au milieu de ses quatre mitrailleurs également inertes ; la mitrailleuse elle-même n'avait pas survécu ; ses pièces éparses gisaient dans le terre provenant de l'explosion et qui recouvrait les cinq cadavres. Cette nouvelle jeta la consternation dans la compagnie car le sous-lieutenant JACQUEMIN était populaire et l'objet d'une estime particulière en raison de sa belle conduite du matin. Pour ma part, je devais l'existence à ce hasard singulier qui avait voulu que je me trouve à 10 mètres derrière lui et à une sinuosité de la tranchée qui m'avait protégé contre les éclats.

Conclusion

Telles furent les conditions de notre séjour dans le secteur de la Bovelle qui reste dans mes souvenirs comme le plus impressionnant de toute la guerre. Si je prenais chacun des hommes qui étaient dans la tranchée le dernier jour, je trouverais un acte d'héroïsme à son actif ; mais rester à son poste sans faiblir dans des circonstances aussi difficiles et aussi déprimantes pour le physique que pour le moral et trouver encore en soi ce sursaut d'énergie qui permet de repousser deux attaques ennemies et de passer à la contre-attaque alors que tout cède autour de soi, n'est-ce pas cet héroïsme collectif qui n'appartient qu'au soldat français ? La 10e compagnie avait passé 14 jours sous un bombardement qui se fit de plus en plus violent jusqu'au 20 mai ; elle avait repoussé deux grosses attaques en conservant ses positions intactes et en limitant à chaque fois le repli des éléments voisins ; en un mot, elle avait été le pivot de la résistance et son effectif, le dernier jour était de 48 combattants, chefs de section compris ; c'est-à-dire qu'elle avait était réduite des deux tiers. Que ceux qui furent mes compagnons d'armes et mes précieux auxiliaires et qui survécurent à ces journées tragiques trouvent ici mes meilleurs remerciements de chef et l'expression de ma cordiale sympathie. Quant à ceux qui trouvèrent une mort glorieuse dans ces furieux combats et qui reposent dans cette terre, qu'ils ont arrosée de leur sang, ils ont droit à nos plus généreuses pensées dans nos relations avec le ciel

Fait aux armées le 4 février 1918

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