Un combat d'avant-ligne
Les 3 journées de Bellefosse

Introduction

Une situation générale assez confuse
La marche sur Fouday
La marche sur Waldersbach le 19 août

Occupation de Waldersbach et de Bellefosse
L'attaque allemande au matin du 20 août
La blessure dans la matinée du 20 août
Le combat continu sans aucun renfort
L'évacuation de Bellefosse s'impose en début d'après-midi
Repli des allemands pour le bombardement de Bellefosse
Le caporal Deloye
Les adieux
Deux régiments contre une compagnie
De l'attaque brusquée à l'attaque méthodique
Un terrain mal adapté à la défensive
Le dispositif sur le terrain
Bellefosse sous le déluge d'artillerie
L'aide des civils après le bombardement
Prisonnier des allemands
Tardive réaction de l'artillerie française le 21 août
L'évacuation des blessés le 22 août

Conclusion

Introduction

Ce récit n'est pas un rapport, pas davantage une discussion tactique, ce n'est pas non plus une nouvelle, mais simplement l'histoire vécue d'un combat. Le narrateur n'a pas chaussé du cothurne les secteurs qu'il met en scène, il n'a point embouché la trompette épique. Il raconte les actes des soldats tels qu'il les a vus. Il relate leurs hésitations, comme leurs "gestes" de sublime héroïsme. Il s'est attaché à être aussi vrai, aussi réel qu'il était possible, sans viser pourtant à un réalisme de commande, qui, lui, ne serait pas vrai.
Le lecteur s'étonnera peut-être qu'on puisse faire ainsi simplement de grandes choses. Les héros lui paraîtront des hommes ordinaires ; agissant de façon fort simple ; et leurs actes seront pourtant sublimes. Ils seront la manifestation du courage et du sacrifice dans leur plus pure grandeur.

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Une situation générale assez confuse

Nous ne fûmes pas peu surpris, le 17 août au matin, quand nous reçûmes l'ordre de quitter sur le champ Sainte-Marie-aux-Mines, ou nous étions entrés la veille, après son évacuation par les allemands.
Nous reprîmes le chemin par où nous étions venus, et j'appris, en cours de route seulement, que nous marchions sur Bourg-Bruche. Nous ne savions rien de la situation générale ; et nous fîmes sans enthousiasme, par la pluie, cette étape, pour venir cantonner le soir à Saulxures, à l'est de Saint-Blaise, ou nous pûmes voir encore les traces de combat du 14. Ce jour-là, le 21e corps avait brillamment refoulé les allemands sur Mutzig, et fait un millier de prisonniers.
Nous croyions ce corps d'armée devant nous, poursuivant son offensive vers l'est, et nous avions marché dans cette croyance, en toute sécurité, par les allées forestières défoncées au passage des convois d'artillerie, et les chemins détrempés par la pluie, qui tombait depuis plusieurs jours en ce mois d'août 1914.
Par bonheur, il n'en était rien, et j'appris, bien par hasard, le 19 seulement, que nous nous trouvions en première ligne. Mon bataillon était alors rassemblé à la sortie est de Saint-Blaise, où se trouvait l'état-major du corps d'armée. C'est en causant, au bord de la route, avec un capitaine de cet état-major que j'eus en quelques mots un apperçu de la situation générale.
Le 21e corps, que nous croyions devant nous vers Mutzig, s'était replié par le Donon vers Sarrebourg, où ce capitaine nous apprit qu'une grande bataille était engagée face au nord.
Quand au 14e corps, le nôtre, sa mission était de tenir la vallée de la Bruche et les cols des Vosges, pour couvrir le flanc droit de l'armée engagée vers Sarrebourg. Il avait été remplacé à Sainte-Marie-aux-Mines par une division de réserve. Ainsi s'expliquaient enfin nos allées et venues des jours précédents, et notre marche de flanc, qui nous avait portés de la vallée de Sainte-Marie dans celle de Schirmeck.
D'autre part nous avions appris la veille que le général Pierrot venait de subir un grave échec dans le val de Villé, où il s'était fait prendre son artillerie.

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La marche sur Fouday

Après avoir étudié l'organisation défensive des hauteurs qui dominent Saint-Blaise, nous reçûmes l'ordre de marcher sur Fouday. Ma compagnie se trouvait à la gauche du bataillon. Nous faisions une courte halte sur la route, lorsque des obus tombèrent dans la prairie, à quelque cent mètres de nos faisceaux. Immédiatement nos hommes se précipitèrent vers leurs fusils et leurs sacs, et s'égaillèrent derrière les talus et les maisons. J'eus quelque peine à les remettre en ordre.
Fort heureusement une batterie française postée à notre gauche ouvrit le feu sur l'artillerie allemande, qui laissa l'infanterie en repos. Nous reprîmes notre marche sur Fouday, abrités par les vergers. Nous y retrouvâmes le reste du bataillon déployé en ligne de sections par quatre. Ma compagnie prit la droite de ce dispositif, tenant l'embranchement de la route de Barr à Waldersbach, route où j'envoyais immédiatement un poste et des patrouilles.
Bientôt, je vis que les compagnies à ma gauche, jusque là postées au bord du ruisseau, se repliaient sur la hauteur à l'ouest. Je me portais vers elles, suivi de mes agents de liaison, pour maintenir le contact et m'informer des ordres qu'elles avaient reçues. Je les trouvai creusant des tranchées, anxieuses de ce qu'elles avaient devant elles et croyant l'ennemi sur la hauteur à l'est de la vallée.
En revenant vers ma compagnie, je rencontrai le général Blazer, qui commandait, depuis Sainte-Marie, notre brigade formée par le 99e et le 30e. Voyant mes agents de liaison se défiler, en rasant les murs de la gare, où il se trouvait, le général crût que ces hommes s'esquivaient. Il m'apostropha brusquement : "Qu'est ce que ces hommes là ?" En quelques mots, je lui expliquais leur situation et la mienne. Il me demanda où était ma compagnie. Je la lui montrais en avant de lui. Il m'ordonna d'envoyer un poste de surveillance sur la route de Waldersbach. Je répondis que je l'avais envoyé déjà. Il parut satisfait.
Un moment après, il me fit appeler et me donna l'ordre de marcher sur Waldersbach, où l'ennemi était signalé. Il me dit simplement que la 12e compagnie était devant moi, m'ordonna de pousser en avant et de me déployer seulement lorsque je ne pourrais plus avancer sur la route. Je répondis : "bien mon général", répétais son rodre et partis.

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La marche sur Waldersbach le 19 août

Je fis prendre aussitôt à ma compagnie la formation de marche : 1ère section de sûreté, détachant des éclaireurs en avant, le reste de la compagnie suivait à faible distance. Je marchais derrière la section d'avant-garde, avec mes agents de liaison et quelques hommes chargés d'avoir l'oeil à notre droite et surtout à notre gauche. Des patrouilleurs n'auraient pas mieux vu. Du thalweg où nous marchions nous apercevions parfaitement les pentes de la vallée, et nous n'avions pas de temps à perdre. Nous étions d'ailleurs en colonne par un, prêts à faire face à droite ou à gauche. J'avais quatre hommes d'arrière-garde à 150 m.
Arrivé devant Waldersbach, je fus croisé par une escouade de cavaliers, me disant que les allemands étaient proches, qu'ils avaient perdu plusieurs des leurs, et que la 12e compagnie demandait instamment du secours. Un instant après passait l'ordonnance du capitaine de cette compagnie, qui, au grand trot de son cheval, me dit qu'il allait demander du secours d'urgence.
Je continuai ma marche, mais en laissant, pour parer à toute éventualité, une de mes sections déployée face à l'ennemi, à quelques pas de là, pour tenir la route et me servir de disponibilité.
Presque immédiatement ma 1ère section fût prise sous le feu et se déploya en tirailleurs à droite du chemin. Elle eût bientôt dépassé le capitaine Furtin de la 12e.
Je la suivais à quelques pas lorsqu'à un tournant, je tombai dans une gerbe de mitrailleuse qui battait la route. J'eus le temps de détacher une patrouille pour fouiller les boquetaux à notre gauche, mais le feu de la mitrailleuse agit bientôt sur moi d'une façon si désagréable que d'instinct, et comme obéissant à un ordre intérieur impératif, je m'aplatis au fond du fossé. (je ne crois pas avoir de ma vie épousé le sol d'une étreinte plus étroite), faisant signe à mes agents de liaison, restés au tournant, de s'arrêter là.
La rafale passa et la mitrailleuse cessa son feu après quelques minutes, n'ayant plus d'objetcif.
J'appris le lendemain, dans le village, que les mitrailleurs allemands m'avaient cru tué. En me voyant tomber, l'un d'eux s'était même écrié : "Ah ! Le pauvre diable !" et n'avait pas été peu étonné de me voir grimper ensuite le talus de la route, d'où je me portai vers Furtin, à quelques pas de là (1).
Arrivé près de lui, je vis deux de ses sections qui refluaient en arrière des bois au nord de Waldersbach, un peu en désordre.
Elles paraissaient être désemparées et ne savoir que faire. Je me tins debout, près de Furtin et leur fis signe, pour bien leur montrer qu'il arrivait du renfort. Je m'étendis ensuite à côté de mon camarade.
Après qu'il m'eût demandé si on tirait sur la route, il fût entendu que Furtin irait remettre en main les fractions de gauche, en retraite mais momentanément arrêtées, en mauvaise posture d'ailleurs derrière le bois, et que moi, je marcherais de l'avant avec ma compagnie, à la droite de la dite route.
Nous partîmes chacun de notre côté, et je fis porter mes 3e et 4e sections à hauteur de la 1ère. Toutes les trois pénétrèrent dans le bois à l'ouest de Waldersbach, bois qui montait vers la hauteur de "la Boucherie", mais s'arrêtait à mi-pente.
Ne sachant à quelles forces nous avions affaire, je dirigeai, par la lisière ouest du bois de Waldersbach, ma 3e section sur le sommet boisé de "la Boucherie", pour m'assurer de ce point dominant, et me ménager des vues. J'appelai entre temps la 2e section, laissée en arrière et marchais de l'avant à travers le bois.
J'y recueillis bientôt une section de la 12e, que je pris sous mon commandement et poussai en avant avec mes sections. Je leur donnai comme mission de déboucher du bois et de tourner Waldersbach par le sud. Ce mouvement s'exécuta comme il était prescrit, mais je fus obligé à plusieurs reprises de me porter sur la ligne des éclaireurs, qui marquaient des temps d'arrêt trop fréquents, pour accélérer le mouvement, trop lent, surtout au débouché du bois, dont la lisière est était battue par l'ennemi.
Entre temps, j'avais appris l'arrivée à la rescousse de la 11e compagnie avec le chef de bataillon. La 10e était restée à Fouday. Je fis prévenir les sections pour accélérer le mouvement.
Bientôt, je joignis la section Baud de la 12e compagnie, qui, restée sur la crête au sud-sud-ouest de Waldersbach, avait failli être cernée. J'entrai aussi en contact avec le 11e B.C.A., en retraite, qui se reporta en avant de Bellefosse, à l'arrivée de ma compagnie sur la hauteur de la Boucherie. Je le vis avec plaisir redescendre les pentes, puis se porter sur Bellefosse.

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Occupation de Waldersbach et de Bellefosse

Mais la nuit tombait, Waldersbach était en nos mains et j'établis mes avant-postes de combat sur la crête, entre Waldersbach et Bellefosse.
Je fis tenir tous les chemins franchissant la crête et j'assurai la liaison entre les postes par de fréquentes patrouilles.
Bientôt je rencontrai sur la crête le capitaine Larcher du 11e B.C.A. Nous nous nommâmes l'un à l'autre. Il était seul, n'avait pas le mot pas plus que moi, et j'hésitai un instant à le menacer de mon revolver, pour lui demander des preuves de son identité. Cet officier aux moustaches en pointe, errant seul à la nuit sur la crête, m'inspirait quelques doutes. Cependant j'avais aperçu des chasseurs mais toutes les ruses sont de bonne guerre.
Heureusement pour la courtoisie française, j'hésitai devant une mesure aussi brutale et me décidai à le faire causer en l'accompagnant au village suivi de mes agents de liaison.
J'appris par lui que son bataillon était engagé depuis plusieurs jours et qu'il avait subi de grosses pertes au Champ du Feu. Sa compagnie, entre autres, avait eu 120 hommes hors de combat. Bientôt, nous entrâmes en contact avec la dite compagnie et je pus parler avec des gradés et des soldats. Dès lors, je n'eus plus de doutes. C'était bien là des français.
Après entente avec les chasseurs qui gardèrent les autres, j'occupai une des issues de Bellefosse, face au nord-est, et la fis mettre rapidement en état de défense. J'y installai ma 3e section et la section Baud de la 12e. Quatre sections restaient sur la crête. Les 2 sections à l'issue nord-est de Bellefosse formaient ma troupe de manoeuvre, prête à parer à toute éventualité. Les hommes, les gradés non de service et moi-même nous restions équipés, l'arme prête.
A 3 heures du matin, j'alertai tout le monde et donnai l'ordre de faire l'appel dans chaque section. Les unités s'étaient fort mélangées à la traversée des bois. Des chefs de patrouille avaient groupé des isolés et formé des unités provisoires.
J'eus quelque peine à reconstituer les escouades. Ce ne fût pas trop de mon intervention personnelle pour aboutir. De plus, le capitaine Furtin, vieil habitué du sud-oranais, avait fait mettre sac à terre à mes sections, lorsqu'elles l'avait dépassé, en marchant à l'attaque. Je dus envoyer des corvées chercher ces sacs, dont les soldats apprécièrent plus tard la possession, surtout pendant les divers bombardements auxquels ils furent soumis dans cette journée du 20. Pour se protéger des éclats d'obus ils rentraient sous leur sac comme la tortue sous sa carapace.
Vers le point du jour, le chef de bataillon vint inspecter mes emplacements qu'il approuva. Je lui proposai d'envoyer une section sur les pentes opposées, à la lisière des bois vers Belmont, comme poste avancé, pour suveiller Belmont et les lisières des bois en avant de notre front. Il y consentit et désigna la section du lieutenant Baud qui occupait alors une petite tranchée près de nous.
A peine cette section avait-elle quitté son abri dans le demi-jour que l'artillerie ennemie, postée presque dans le prolongement de notre droite, ouvrit le feu sur la tranchée qui venait d'être évacuée, puis sur la lisière nord de Bellefosse. Elle réussit à incendier quelques maisons. Cette artillerie prenait nos lignes d'enfilade. Son feu impressionna à tel point trois de mes sections (une de la 12e) qu'elles se replièrent sans ordre vers le sud, jusqu'au col au sud de Bellefosse.
Je dus les envoyer chercher et pus leur faire reprendre position sur la crête, que les deux autres sections, postées dans mon voisinage, après le départ de la section Baud, continuaient à tenir.
Fort heureusement d'ailleurs, l'artillerie française réduisit au silence celle de l'ennemi. Mais cette dernière était de l'artillerie de montagne (nous en vîmes très distinctement les mulets), qui reprit position sur un emplacement défilé, d'où elle rouvrit le feu. Ce feu d'artillerie appuyait une attaque d'infanterie, dirigée sur nous de front et de flanc mais la vive fusillade de l'infanterie, que j'avais prise pour des jägers en raison de la présence d'une batterie de montagne, cessa vers 9 heures sans raison connue. (le lieutenant Baud par contre, a trouvé à Belmont des blessés wurtembourgeois et des pattes d'épaule des 121e et 123e wurtembourgeois.)
Entre temps, le chef de bataillon m'avait fait connaître ma mission. Mon avant-ligne devait : "tenir la crête Waldersbach - Bellefosse et j'étais chargé d'assurer la liaison avec le 11e B.C.A."
Je détachai dans ce but une patrouille vers le col au sud de Bellefosse, mais je perdis bientôt tout contact avec ce bataillon, qui se retira de bonne heure sur Blancherupt. Les dernières nouvelles que j'en eus me furent données par les sections qui s'étaient repliées vers le col sous le feu de l'artillerie, lorsque je les eus remises en ligne. Vers sept heures, le bataillon de chasseurs était rassemblé au col. Je n'ai pu réussir à en avoir des nouvelles par la suite.
Le chef de bataillon m'avait montré l'ordre écrit du colonel, où ce dernier ajoutait qu'il avait pour toute réserve deux sections de la 12e, groupées au bois de la Boucherie, avec une section de mitrailleuses.
L'avant-ligne devait compter dès lors sur elle seule. Elle ne pouvait espérer d'appui.

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L'attaque allemande au matin du 20 août

Néanmoins, vers neuf heures, voyant cesser l'attaque ennemie, le chef de bataillon voulut me porter sur Belmont. Il me fit part de son intention, qu'il basait sur ses ordres de la veille, lui prescrivant de "marcher sur le Champ du Feu et de recueillir le 11e B.C.A."
Je crus devoir lui dire que cette mission avait été remplie, puisque nous avions recueilli la veille les chasseurs et j'objectai qu'il n'était pas en force pour aller de l'avant, sans savoir ce qu'il avait en arrière et sur ses flancs, surtout sans ordre ferme. J'ajoutai qu'il n'avait même plus à sa disposition son bataillon, (car il était sans nouvelle de la 11e compagnie et de la 10e), mais seulement les deux sections de la 12e en réserve et mes six sections d'avant-ligne.
Je lui rappelai que la mission générale du corps d'armée était défensive et que, dans l'idée du commandement, notre mission devait être de tenir la route de Fouday à Barr par Waldersbach et Hochwald.
Enfin, j'arguai du dernier ordre reçu envoyé par le colonel, me prescrivant de tenir le crête Waldersbach - Bellefosse sans plus. J'eus beaucoup de peine à faire admettre mon point de vue par le commandant. Je dus insister encore sur l'ordre de "tenir" donné par le colonel, qui n'impliquait aucune mission offensive.
Je fus assez heureux pour faire partager ces idées par le commandant, qui consentit à n'envoyer que la section Moreau sur Belmont, où se trouvait déjà depuis le matin le lieutenant Baud, étayé d'ailleurs sur ses flancs par des patrouilles que j'avais successivement envoyées au cours de la matinée. J'obtins encore du commandant l'autorisation de faire passer la section Moreau par le chemin de Bellefosse à Hochwald, au lieu de la diriger droit sur Belmont à travers le ravin.
Laissé libre de choisir entre les deux itinéraires, le lieutenant Moreau se décida pour celui que j'avais proposé, où sa section jouerait, à mon avis, le rôle de reconnaissance.
Fort heureusement, la section Moreau n'avait pas encore quitté nos lignes lorsque l'attaque des saxons commença. Si nous avions tous marché sur Belmont, l'avant-garde des saxons, marchant sur Bellefosse, n'y trouvant plus personne pour s'opposer à son mouvement, se serait interposée entre nous et le reste des troupes françaises. Peut-on savoir ce qu'il serait advenu de nous ?
L'ennemi, en se retirant, nous avait tendu un piège, pous nous attirer à sa suite et nous couper toute retraite. Notre action allait déjouer cette ruse.
Je me séparai du commandant, emmenant avec moi son agent de liaison, le maréchal des logis Deville, fort embarassé de son cheval, qu'il menait par la bride en suivant le commandant sur la crête. Il me parut dangereux pour les fractions voisines, en raison de se visibilité. Avec l'autorisation du commandant, je l'emmenai donc avec moi, vers la sortie est de Bellefosse, où j'avais groupé trois sections en formation de rassemblement articulé, section Desplantes sur le chemin de Hochwald, section Gratel (12e) 200 m. à gauche environ, section Pouchon en échelon à droite, vers l'extrémité sud de la lisière du village. Ces sections étaient couvertes par des petits postes de quatre hommes.
La section Moreau arriva peu après moi, et, comme je pressais son débouché du village, nous fûmes salués par une très vive fusillade balayant toute la crête.
Je m'abritai presque aussitôt avec mes agents de liaison derrière la dernière maison, me tenant à l'angle situé près du chemin, pour observer.
Je fis porter l'ordre au lieutenant Moreau de se déployer à droite de la route, en tirailleurs à 4 pas, de pousser en avant et de n'ouvrir le feu que s'il ne pouvait plus avancer. Puis, voyant la fusillade grandir, je fis déployer la section Desplantes dans la même formation, à gauche du débouché de Bellefosse.
Je lui prescrivis de se porter en avant de la crête. Le voyant hésiter sous la violence du feu, qui était à vrai dire, impressionnant, voyant son chef indécis, je dûs me porter à sa hauteur et lui dis simplement : "Faut-il que je prenne le commandement de votre section ?"
Ces quelques mots le cinglèrent et l'emportèrent sur la peur. La section avec son chef, se porta en avant. Enfin, elle stopa et ouvrit le feu.
Je détachai des patrouilles à droite et à gauche, pour apprécier la force de l'ennemi. Je ne pus obtenir de renseignements précis. Mais je sentais grandir la fusillade, décelant l'arrivée constante de nouvelles forces. Je me décidai à déployer ma dernière fraction disponible, qui formait échelon à droite.

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La Blessure dans la matinée du 20 août

Si mes souvenirs sont exacts, c'est en montrant à l'agent de liaison de cette section l'emplacement qu'elle devait occuper et son point de direction que je fus blessé. J'étais sorti de mon abri, et, sur le bord de la route, j'indiquais de la main le point de direction, lorsque j'eu l'impression de recevoir un coup de massue sur la cuisse droite. J'oscillai un instant, puis tombai sur le côté gauche.
Mes agents de liaison se précipitèrent vers moi, et voulurent me porter dans la maison qui leur servait d'abri. Mais je sentais le moment critique, et je voulais garder mon commandement. Je me fis porter contre le talus de la route, en face de la maison, de l'autre côté du chemin. Là, je voyais encore une partie de la crête, je pouvais suivre le déroulement de l'action.
On a dit que j'avais voulu rester "au travers de la route, exposé aux balles et aux obus qui faisaient rage". En réalité, j'étais sur l'accotement du chemin, près du talus, peu élevé, mais suffisant pour m'abriter contre les balles rasant la crête. Pour celles qui battaient la route et la prenait d'enfilade, j'en étais préservé par un hangar très bas, derrière lequel j'avais fait placer mes agents de liaison, et qui se trouvait à vingt mètre en avant de moi, au sommet de la côte. Evidemment, si les trajectoires des tireurs ennemis s'étaient inclinées davantage sur l'axe de la route, j'aurais pu être atteint, et cette éventualité ne m'avait pas échappé. Mais pour le moment, il y avait à la place même que j'occupais, un petit espace suffisamment abrité. Les balles tirées sur la crête frôlaient presque le petit groupe que Deville et moi nous allions former. Elles rasaient nos têtes.Celles qui balayaient la route rasaient mes pieds et ceux du soldat Durand. Nous ne pouvions guère nous mouvoir.
Mais la douleur m'interdisait le moindre mouvement. Je fis placer un sac sous mon genou droit, pour empêcher la jambe de tourner et surtout d'osciller. A la moindre secousse, mes os fracassés se disloquaient, ce qui me causait de terribles souffrances. On souleva également mes épaules et ma tête.

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Le combat continu sans aucun renfort

Dans cette incommode position, je prescrivis à la section Pouchon de se déployer à la droite du lieutenant Moreau, et de progresser, en formant échelon offensif. Je gardai comme ultime fraction disponible, sa deuxième demi-section. Je la fis venir derrière la maison où je m'étais abrité moi-même, et près de laquelle j'avais été blessé.
J'envoyai de nouvelles patrouilles, particulièrement sur notre droite. Je n'avais plus de nouvelles du 11e BCA, et je ne voulais pas être tourné de ce côté-là, connaissant la manoeuvre chère aux allemands. Je fis fouiller les bois et tenir la cîme boisée à notre droite.
Tandis que je donnais ces ordres, le maréchal des logis Deville m'avait demandé à me panser. Il était sans emploi pour le moment et je ne refusai pas son offre. Aidé du soldat Durand, qui servait d'agent de liaison à la section Baud, sans emploi aussi pour l'instant, il dût couper mes vêtements pour mettre la blessure à nu et resta longtemps occupé à cette opération délicate et parfois douloureuse.
Rendu furieux par la souffrance, je criai un moment à mes hommes : "Hardi les gars, tuez-les tous ! ". Puis je donnai l'ordre de faire un nouveau bond.
Mais l'intensité du feu croissait toujours. Je savais que nous ne pouvions pas compter sur un secours quelconque. Parla note du Colonel, lue la matin, je savais que toute réserve nous manquait. J'étais sans nouvelles des chasseurs et notre artillerie ne tirait plus.
Nous n'avions qu'une ressource, payer d'audace. Je prescrivis à mes agnets de liaison de passer l'ordre : "En avant, à la baïonnette", en cas d'impossibilité : "En avant, en rampant". Impressionnés par la violence de la fusillade, ces derniers ne se portèrent pas à leurs sections. Ils se contentèrent de crier à tur-tête : "En avant, à la baïonnette", ordre répété de proche en proche.
Cependant, j'entendais les protestations de l'adjudant Desplantes, à ma gauche, disant que c'était impossible et demandant aux agents de liaison : "Où est le capitaine". Sur leur réponse : "Le capitaine est blessé", je leur défendis de répandre cette nouvelle, qui aurait pu mal impressionnée la troupe. Je leur prescrivis de se potrer près de leurs chefs de section respectifs, pour transmettre à voix basse l'ordre donné : "En avant, à la baïonnette ! En cas d'impossibilité ; En avant en rampant."
Les agents de liaison partirent. L'ordre parvint-il à tous les chefs de section sur la crête ? Je l'ignore. Le feu était si violent que certains agents de liaison ont pu ne pas joindre leur section. Quelques uns ont pu être blessés. Quoi qu'il en soit, les sections les plus proches progressèrent en rampant. Leur avance et les cris : "En avant, à la baïonnette" impressionnèrent les assaillants. Sans nul doute c'est cette progression constante de notre part qui décida le commandement allemand à cesser son attaque brusquée.
Malgré la fusillade des plus violents, qui durait depuis trois heures environ, ils étaient magnétisés par notre attitude agressive. Le Commandement ennemi dût se décider à ce moment-là à bombarder Bellefosse.


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L'évacuation de Bellefosse s'impose en début d'après-midi.

Cependant, vers 13 heures, je recevais un billet du Commandant de l'artillerie française ainsi conçu : "Le 11e BCA s'étant replié, je me replie aussi."
A quelle heure était parti ce billet ? Je l'ignore, mais j'estime qu'il avait du être expédié entre 9 et 10 heures, avant l'attaque des saxons. En tout cas, depuis neuf heures notre artillerie n'avait plus donné signe de vie.
Notre isolement se confirmait. Mon inquiétude au sujet de notre flanc droit devenait certitude.
Nous pouvions être tournés par les pentes, que nous ne voyons pas, situées de l'autre côté (Sud) des hauteurs et du col à notre droite.
Enfin le retraite des chasseurs et celle de l'artillerie m'obligeait à prévoir notre propre retraite comme une éventualité plus ou moins rapprochée.
Il ne fallait pas songer à se replier sur le bois de la Boucherie, qui dominait en arrière notre position. Sans doute, dans ce mouvement, nous n'aurions guère masqué nos réserves, si faibles qu'elles étaient inexistantes. Mais la montée des pentes sous le feu de l'ennemi, aurait décimé l'avant-ligne. Le feu lui-même, dirigé sur nos positions, se projetait sur ces pentes en arrière comme un écran, formait ainsi barrage, empêchait les brancardiers eux-mêmes de passer.
Deux lignes de retraite nous restaient :
1- Par Waldersbach et la route de la plaine vers Fouday.
2- Par le col à notre droite, au Sud-Sud-Ouest de Bellefosse, et les hauteurs à l'Ouest.
Cette dernière solution était la meilleure. En tenant le col nous remplissions notre mission, qui était de tenir la crête de Bellefosse (2). Nous nous ménagions une ligne de retraite en toute éventualité. Enfin, nous conservions la ligne des crêtes, toujours avantageuse en montagne.
Je décidai d'échelonner mes sections de droite vers le col, en continuant à tenir, par des tirailleurs très espacés faisant un feu d'enfer, les positions gagnées par notre contre-offensive.
Je fis déployer ma demi-esction disponible, restée fraîche abritée près de moi, sur la crête, entre le village et les bois, en tirailleurs à grands intervalles, pour couvrir notre repli en échelons vers le col.
D'ailleurs, mes agents de liaison ne pouvaient plus m'aborder qu'avec les plus grands risques, en raison de la violence du feu. D'autre part la place du Commandant d'avant-ligne se trouvait à droite du dispositif, au col. Je ne pouvais sacrifier ma compagnie au souci de mon salut personnel. Je dus me résigner à passer mon commandement. Je fis appeler le lieutenant Pouchon à qui j'ordonnai de prendre la formation en échelons vers le col que je lui prescrivis de tenir, en échelonnant les sections sur la contre-pente, entre le village et ce col.
J'insistai sur l'importance de ce col en cas de retraite, prescrivant de faire passer par là toute la compagnie, en cas de nécessité. J'ordonnai au lieutenant Pouchon de faire exécuter le mouvement aux sections de droite, et les fis échelonner successivement. La demi-section, déployée sur le crête, couvrit le mouvement, ainsi que les tirailleurs, laissés sur les positions occupées ; tandis que les sections se portaient à leurs nouveaux emplacements, sous le feu, en lignes de colonnes d'escouade, comme je l'avais prescrit.
On pourrait croire qu'ayant vu cette manoeuvre, qui rendait vaine sa tentative d'encerclement par notre droite, l'ennemi s'est décidé à faire intervenir son artillerie pour l'attaque de front, à ce moment-là seulement. Mais, en tenant compte du temps nécessaire à la transmission des ordres, à la reconnaissance des emplacements de batterie, il faut admettre qu'il avait pris cette décision plus tôt, au moment de notre contre-offensive.
Il semble que le mouvement d'extension à droite a échappé à l'attention de l'ennemi. Le déploiment de la demi-section, tenant un grand front sur la crête, a pu lui faire croire à un renforcement de notre ligne, confirmé par l'augmentation d'intensité de notre feu. Le mouvement des sections vers la droite s'est d'ailleurs effectué très en ordre, à ma vue. Il a été très vite masqué par la crête. L'ennemi a pu croire à une relève d'unités en première ligne... Simple hypothèse !
Je croirai personnellement que les allemands n'ont rien vu. Ils n'ont pas su interpréter notre manoeuvre. Ceci me paraît confirmé par les déclarations d'un officier saxon blessé, évacué le 22, sur la même charrette que moi et qui m'a dit : "Nous ne vous avons pas vu du tout."

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Repli des allemands pour le bombardement de Bellefosse

En tout cas nous ne nous sommes pas échelonnés à droite sous la pression de l'ennemi, mais bien de notre plein gré. Nous avons monté notre manoeuvre suivant notre libre décision et nous l'avons exécutée en très bon ordre, malgré le feu violent de l'infanterie saxonne.
Fait curieux, cette infanterie ennemie se repliait en même temps que la nôtre. En effet, peu après notre mouvement, immédiatement avant l'ouverture du feu d'artillerie, l'infanterie allemande cesait son feu. L'accalmie dura à peu près un quart d'heure, que cette infanterie dût uitiliser pour replier ses lignes avancées, afin de permettre le bombardement du village.
Sans ce mouvement rétrograde, l'infanterie allemande aurait été atteinte par les obus de son artillerie. Elle était en effet trop rapprochée de nous et devait reculer en arrière de la zône d'éclatement des projectiles.
Il n'y a pas d'autre explication vraisemblable de l'accalmie qui a précédé immédiatement l'action des obusiers de 105. Le feu d'infanterie a d'ailleurs repris aussitôt le bombardement commencé.
Bref, le décrochage, bien qu'effectué sous une violente fusillade, s'était opéré aussi élégamment que possible et le repli des sections, échelonnées sur la contre-pente, les gardait désormais du feu qui pourrait être dirigé sur la crête et sur la lisière du village. Leurs positions restaient difficiles à repérer et l'artillerie ennemie ne pouvait guère les atteindre.
Gràce à ce dispositif, nous nous sommes maintenus, presque sans perte, jusqu'à la nuit.
D'ailleurs, j'avais rendu compte des dispositions prises au chef de bataillon qui ne les a point modifiés.

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Le caporal Deloye

Ici prend place l'acte d'héroïsme du caporal Deloye. Ce brave remplissait comme premier caporal-fourrier, les fonctions de chef de mes agents de liaison. Après avoir passé le commandement au lieutenant Pouchon, j'avais envoyé Deloye vers le chef de bataillon pour lui rendre compte de ce fait et des dernières dispositions prises.
Le chef de bataillon, renseigné par lui sur ma blessure, apprenant que je n'avais voulu garder personne, lui avait ordonné de revenir vers moi et de rster à ma portée.C'est du moins ce qu'il me dit. Je ne pouvais rien contre cet ordre et je le fis abriter à vingt pas de moi.
Lorsque le bombardement commença, quand les obus m'arrosèrent de toutes parts de leurs éclats, Deloye vint vers moi spontanément. "Il vaut mieux souffrir que d'être tué, mon capitaine", répliqua-t-il, lorsque j'objectai les difficultés qu'il auarit à me traîner pendant les quelques 80 mètres à parcourir pour attiendre le détour du chemin vers Bellefosse, ou j'aurais été abrité par un haut talus.
Les abris, que mes agents de liaison et la demi-section gardée en soutien près de moi, avaient utilisés le matin, étaient des maisons ou des petits talus. Bons contre la fusillade, ces abris restaient sans valeur contre l'artillerie, qui d'ailleurs allait incendier les maisons. Deloye devait donc parcourir, en me traînant, de 50 à 100 mètres, sous le feu. J'étais un corps inerte, incapable de me déplacer par moi-même de quelques centimètres. Ce transport, si court fût-il, présentait donc de graves difficultés. Mais, devant l'attitude résolue du caporal, je consentis à le laisser essayer.
Comme il mettait ses mains sous mes bras pour me tirer en arrière, il tomba sans connaissance, en roulant sur moi. Je le crus tué. Il n'en était rien, il recouvra ses sens au bout d'un quart d'heure. Je lui intimai l'ordre de se rendre à l'ambulance. Je le revis le lendemain pour la dernière fois, car j'avais demandé de ses nouvelles au docteur, et il avait pu venir, de la maison voisine jusqu'à mon lit, malgré sa blessure à la tête.
Mais de telles blessures sont fertiles en surprises. Ce brave devait mourir 20 jours après à l'hôpital de Strasbourg, victime de son dévoûment et de son abnégation. Sans égard pour la violence du feu, il avait voulu sauver son capitaine. Il était sorti spontanément de son abri, venu vers moi sans que je l'appelle et il était tombé mortellement atteint en accomplissant son acte d'héroïsme, simplement, froidement, comme il aurait exécuté une consigne à l'intérieur de la caserne.
Pareils dévouments doivent être mis en lumière ; ils méritent de passer à la postérité.

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Les adieux

Je dois dire qu'au moment du départ des sections voisines, plusieurs hommes s'étaient offerts pour m'emporter, malgré la fusillade qui faisait rage. Mais il n'y avait pas de brancardiers parmi eux, et, quoi qu'il pût m'en couter, je refusai de distraire un seul homme de son devoir, qui était de faire face à l'ennemi.
Ce fût certes, pour moi, un pénible sacrifice, d'ordonner à mes hommes de m'abandonner, en songeant que l'ennemi viendrait peut-être, avant que les sanitaires puissent me relever, mais je tins bon. Je congédiai même assez brutalement, le soldat Durand, qui insistait pour rester près de moi, et ne pas me laisser seul. Je dus lui intimer sèchement l'ordre de "foutre le camp", ajoutant "qu'il n'avait rien à faire ici et que sa place était ailleurs." Aux volontaires qui voulaient m'emporter, je criai, en les voyant partir, après mon refus, "vous reviendrez me chercher tous ensemble."
Durant les quelques minutes d'accalmie qui suivirent, le chef de bataillon (commandant Soubeyrand) vint vers moi. Je lui expliquai les dispositions que j'avais prises, l'empêchai d'aller dans la mauvaise direction, l'aiguillai vers le col ; et il me quitta en me serrant la main. Je le voyais pour la dernière fois, car il devait être tué le 24, ainsi que le colonel, vers Saulxures.

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Deux régiments contre une compagnie

On le voit, notre attitude en avait imposé à l'ennemi.
Notre formation du début, notre grand front qui grandit encore à mesure que les chasseurs se repliaient à droite, sur Blancherupt, notre dispositif en tenaille, qui prenait l'ennemi de front et de flanc, trompèrent ce dernier sur l'importance de notre effectif, qui était bien faible relativement, 300 fusils au plus.
L'ennemi par-contre, engageait dès le début, deux bataillons aux moins, constamment renforcés jusqu'au soir. La présence de l'artillerie de campagne, sans tenir compte des obusiers de 105, suffit pour juger ce chiffre comme le minimum de l'effectif engagé.
De Belmont, le lieutenant Baud vit d'ailleurs très nettement les bataillons ennemis se déployer contre nous. Il m'écrivit plus tard : "Ce que je puis affirmer, c'est que l'attaque de Bellefosse était d'au moins deux régiments, car Belmont m'offrit le plus bel observatoire de la guerre, et je vis très bien se dessiner l'attaque en lignes successives d'au moins deux compagnies, et je pus compter plus de quatre lignes. Des bois, il en sortait toujours quand je quittai Belmont."
Or le lieutenant Baud s'était replié de Belmont vers 13 heures. Il n'avait donc vu que l'attaque brusquée du matin. Enfin, s'il avait vu très nettement les lignes ennemies monter vers Bellefosse, il n'avait pas pu voir les lignes denses de tirailleurs, que, de l'autre côté du thalweg, nous vîmes monter vers Belmont. Trop faible, avec sa section et les quelques patrouilles ou postes voisins, pour résister contre un ennemi très supérieur, n'ayant pas la mission de tenir à tout prix, il s'était replié sur la croupe entre Waldersbach et Bellefosse. Les postes du thalweg s'étaient repliés de même.
Mais ces fractions avaient joué leur rôle. Elles avaient arrêté de front l'ennemi, que nos sections de Bellefosse fusillaient de flanc. Elles avaient pu prendre aussi de flanc et à revers les lignes qui montaient vers nous.
Ces feux croisés avaient contribué à intimider l'ennemi, qui, voyant nos unités de Bellefosse, nonseulement tenir, mais progreser, s'était décidé à recourir au canon. Et parmi ces canons, il y avait des obusiers. Le tir d'une pièce, celle de droite, était réglé sur le pignon de la maison où l'on avait voulu me transporter et qui me faisait face de l'autre côté du chemin. J'avais été blessé près de l'autre pignon. Les obus se succédaient à la vitesse de trois coups à la minute seulement et leur flamme d'éclatement était telle que je me demandai, au début, si ce n'était pas la lueur des pièces que j'apercevais derrière le hangar, sans comprendre, car je ne m'expliquais pas comment les pièces pouvaient être aussi rapprochées du village. Au bout de quelques minutes, je vis que c'étaient les obus éclatant fusants qui faisaient ces grandes lueurs, et, à la lenteur du tir, je conclus qu'il s'agissait d'obusiers. Leur tir était fusant sur la crête, contre des tranchées imaginaires, percutant sur ma maison et la lisière du village.
En évacuant Belmont, le lieutenant Baud jugeait de même. Il m'affimra que le bombardement était exécuté à la fois par des 77 et des obusiers. De mon côté, j'estimai le front battu par l'artillerie à 300 ou 400 mètres, ce qui décelait la présence de plusieurs battareies, d'autant plus que certaines faisaient du tir percutant pour démolir le village et ne devaient pas battre au front théorique de plus de 100 mètres.

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De l'attaque brusquée à l'attaque méthodique

Ainsi la vigueur de notre contre-offensive (car il n'avait pas eu assez de temps pour monter l'entrée en scène de l'artillerie après notre échelonnement vers la droite) obligeait l'ennemi à passer de l'attaque brusquée à l'attaque méthodique.
Après avoir tenté, trois heures durant, de bousculer nos six sections d'avant-ligne avec plus de deux bataillons, il avait dû abandonner sa tentative et replier ses éléments avancés d'infanterie, pour ouvrir sur nos positions de Bellefosse un violent bombardement d'artillerie de campagne et d'obusiers, qui devait durer cinq heures, lui permettre d'amener de nouveaux bataillons pour l'attaque. La fusillade reprenait en effet de plus belle tandis que le bombardement commençait.
Pendant que nos positions de contre-pente gardaient nos sections à l'abri du feu, dirigé surtout sur la crête et sur la lisière Est de Bellefosse, l'artillerie ennemie faisait rage. Elle ne devait se taire qu'après 18 heures, ayant alors, sans aucun doute, vidé ses coffres.
Ainsi nous allions tenir jusqu'à la nuit contre l'avant-garde du corps d'armée saxon (3), car c'était ce corps d'armée qui, en marche de Barr sur Fouday par Hohwald et Waldersbach, avait buté contre nous.

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Un terrain mal adapté à la défensive

Quelle était donc notre position pour nous avoir permis d'obtenir pareil résultat ?
La crête de Waldersbach à Bellefosse et plus au Sud, présente une arête peu nette, avec un faible champ de tir sur les pentes descendantes, arrondies dans l'ensemble, avec des portions de plans successifs peu étendues. Sur la droite, au Sud de Bellefosse, et à l'Est du col dont nous avons parlé, une hauteur boisée. Entre Waldersbach, au Nord, dans le bas-fond, et que notre effectif ne permettait pas d'occuper, entre ce village, dis-je et le col qui limitait au Sud notre horizon, le village de Bellefosse s'téageait sur les pentes Ouest mais il se prêtait mal à la défense des arêtes. Il n'aurait pu, avec des effectifs plus sérieux, que jouer sur la contre-pente un rôle de flanquement, à condition d'organiser la lisière Est en obstacle passif.
En arrière, un profond thalweg nous séparait du sommet boisé de "la Boucherie", qui dominait (nom curieux comme celui de Bellefosse indiquant qu'on s'était battu là d'autres fois). Il était impossible de retraiter de Bellefosse sur la Boucherie, ou d'envoyer des renforts de la Boucherie sur Bellefosse, car les balles, dirigées sur la crête de Bellefosse, se projetaient en arrière, sur les pentes descendant du sommet et formaient une zône de feu qu'on ne pouvait faire franchir à une troupe, sans courir le risque de la voir décimée. On ne pouvait communiquer de la Boucherie à Bellefosse et inversement que par un très long détour, soit par Waldersbach à notre gauche, soit par le col à notre droite. Le tir, dirigé sur nous, faisait ainsi, et en même temps, barrage en arrière.
Notre ligne de défense, au nom sinistre, dominée à l'Est par le Champ du Feu, dominée encore, prise d'enfilade et à revers, vers le Nord, par la longue croupe qui descend du Champ du Feu vers Fouday, dominée au Sud par deux hauteurs, bref au centre d'un cirque, impossible ou presque à renforcer par l'arrière, pouvait sembler précaire à plus d'un titre.

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Le dispositif sur le terrain

Mais l'infanterie doit savoir combattre en tout terrain.
Le seul avantage de cette crête de Bellefosse était l'imprécision de l'arête faite et des lignes de changement de pente. Cette imprécision rendait difficile à l'ennemi le repérage des positions que nous allions occuper. En nous tenant en avant de l'arête, l'ennemi nous verrait très difficilement. C'est bien ce qui s'est passé en fait, d'après les dires de l'officier saxon, mon compagnon de la charrette à boeufs. "Ils ne nous avaient pas vus du tout".
Cet avantage était compensé par l'absence de champ de tir immédiat. Les portions de plans comprises entre les lignes de changement de pentes successives étaient peu étendues. On voyait à 150 mètres devant soi au maximum.
En revanche, on apercevait très bien les pentes descendant de Belmont, de l'autre côté du ravin devant nous, et les contreforts du Champ du Feu.
Cependant, les chasseurs, s'étant repliés au sud du col vers notre droite, dès le matin, nous avaient obligés à prolonger constamment notre ligne de ce côté-là. J'avais fait demander vainement, à plusieurs reprises, au chef de bataillon, de faire étayer ma droite. Vers 13 heures, la retraite des chasseurs devenue certaine, je dus occuper non plus la ligne Waldersbach - Bellefosse, qui m'était assignée, mais la ligne d'étdendue presque double, de Waldersbach au col (Sud de Bellefosse). Notre densité de feu, avec 300 fusils, restait très faible pour un aussi grand front, et je savais que nous n'avions pas de réserves, donc pas de secours à espérer.
Il fallait dès lors payer d'audace.
J'avais espacé mes sections, en arrière et non loin du faîte, à 300 ou 400 mètres l'une de l'autre. Je les gardais en colonne, couvertes par des sentinelles, prêtes ainsi à se porter, à l'abri de la crête, là où l'ennemi se présentareait, où le besoin s'en ferait sentir.
En la déployant en tirailleurs à 4 pas, chaque section pouvait occuper un front de 200 pas. Laissant 200 pas d'intervalle environ entre chacune d'elles, je pouvais, avec 5 sections, tenir un front théorique de 1800 pas, 1400 mètres environ. De fait, les 3 sections, groupées vers 9 heures près de la lisière Est de Bellefosse, n'avaient entre elles qu'un intervalle de 200 mètres. Elles formaient plus spécialement ma troupe de manoeuvre. Chaque section détachait en avant d'elle des petits postes de 4 hommes, aussi défilés que possible, formant sur les pentes Est de la croupe une ligne d'yeux ininterrompue. Des postes fixes et des patrouilles couvraient nos flancs, surtout à droite (Sud). La hauteur boisée à l'Est du col avait son sommet transformé en observatoire.
Ce système, assez souple et maniable malgré le grand front, était avantageusement complété par la section Baud et les petits détachements envoyés sur la route Hohwald, Waldersbach, Fouday, et au-delà de cette route, à la lisière des bois.
Cette route, qu'allaient suivre les saxons, utilisait un thalweg assez encaissé, qui courait au pied de la crête de Bellefosse, parallèlement à nos positions ou presque.
A l'Est de cette route, les pentes, descendent du Champ du Feu. Un bois de forme rectangulaire allait depuis le thalweg jusqu'aux abords Ouest du village de Belmont situé à mi-pente. Ce bois, qui s'étalait devant le centre de notre position, m'avait paru intéressant à fouiller. J'avais jugé indispensable d'en tenir les lisières, face à Belmont, qu'il fallait aussi fouiller, puis face au Nord et surtout au Sud, direction dans laquelle se voyaient, encore plus loin, d'autres bois, en dehors de notre champ d'action. J'avais envoyé dans la matinée une escouade (15 hommes) commandé par un sous-officier, avec mission d'occuper et mettre en état de défense, dans le bas-fond, l'entrée Sud de la route dans le bois qui nou faisait face.
En faisant tête aux saxons venant par la route, le lieutenant Baud, se reliant à ce poste, avait occupé la lisière Sud et formé rideau le long de ces bois qui masquaient sa force véritable.
Il avait de plus flanqué notre ligne de défense et battu les pentes qui échappaient à notre vue, tandis que nous-même allions tenir sous nos feux de flanc les abords du bois qu'il occupait et contre lequel l'ennemi allait déployer des forces importantes.
L'ensemble du dispositif formait ainsi les deux branches d'une tenaille dans laquelle s'engageait la route suivie par l'avant-garde des saxons, qui nous avaient attaqués vers 10 heures. Cette avant-garde s'était déployée à l'intérieur de la tenaille. Elle avait été prise de front et de flanc par nos feux croisés.
Si le lieutenant Baud avait dû se replier vers 13 heures devant des forces par trop supérieures, nous avions, à Bellefosse constamment progressé, malgré la violence du feu ennemi. Le commandement saxon s'était, en conséquence, décidé à l'attaque méthodique de Bellefosse, d'où nous menaçions de flanc, sa marche ultérieure sur Waldersbach et Fouday. De là l'entrée en scène de l'artillerie et des obusiers.

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Bellefosse sous le déluge d'artillerie

Cinq heures durant, la crête de Bellefosse et la lisière du village furent criblés de mitraille et d'obus. De l'étendue du front battu, on doit conclure, nous l'avons vu, que plusieurs batteries étaient en ligne. Une pièce d'artillerie tirait sur la maison qui se trouvait à 5 mètres de moi et dont j'étais séparé par la largeur du chemin. J'étais donc bien placé pour observer les effets du feu. Tous les arbres en avant de la crête furent rasés et plusieurs maisons démolies ou brûlées.
J'avais bien des chances d'être atteint et d'avoir le sort du Caporal Deloye. Mais j'étais cloué sur place par ma blessure et ne pouvais songer à ramper les quelques 60 mètres qui m'auraient mis à l'abri.
J'avais placé un sac de soldat sur mon ventre, peut-êre celui de Deloye, j'avais ramené mon porte-carte et mon révolver sur ma poitrine et j'avais glissé un épais carnet sous la coiffe de mon képi. Le soleil dardait ses rayons en plein sur mon visage, (nous étions en Thermidor) et j'avais placé mon mouchoir sur le côté droit de ma coiffure pour me préserver.
C'est dans cet accoutrement que dût me voir le sergent Jounin, qui vint, très bravement, suivi de deux soldats, m'amener une brouette, sous la fusillade et la mitraille qui faisaient rage à la fois. Il n'avait pas réfléchi que je n'étais pas transportable dans une brouette, d'autant que ses deux compagnons, malgré leur courage, ne purent rester près de moi dans cette fournaise et durent se mettre à l'abri des maisons. Mais sa tentative n'en témoignait pas moins d'un très grand courage et d'un sublime dévoûement.
Comme les précédentes tentatives, je refusai de me laisser enlever, lui disant que son devoir était de rester à sa place de bataille et qu'il allait de plus se faire tuer inutilement comme Deloye. Il dût s'en aller à regret mais sa brouette était restée. Je l'attirai contre moi et elle me préserva.
Cinq heures durant, je fus arrosé d'éclats d'obus et de débris de tuiles. Mes poches et mes doublures restèrent remplies plusieurs jours d'un poussier spécial, fait d'un mélange d'éclats de pierre ou de tuiles et de minces lamelles d'acier en épée d'archange. Durant les trois jours que je passais à Bellefosse, mon lit en resta rempli tant j'en avais emporté sur toute ma personne. Mëlés avec le sang qui avait coulé de ma blessure, ils avaient formé une sorte de mortier au contact très désagréable à cause des arêtes vives des débris de tuiles et d'acier.
Le sifflement aigu des balles qui rasaient ma tête se mêlait au crépitement des éclats de shrapnells sur les toits, au tonnerre des obus qui éclataient sur la crête ou s'enfonçaient dans les maisons pour les éventrer, tandis que la basse lointaine des obusiers accompagnait de sa note grave cet orchestre à plusieurs voix. Un culot ou une fusée s'abattait de temps à autre en ronflant sur la route. A ce bruit répondaient les rugissements de bêtes, résignées à l'inévitable, qua faisaient entendre les bestiaux des fermes.
Des voix de blessés plaintives s'élevaient toute proches. Un soldat s'était abattu à quelques mètres, la face contre terre, les bras étendus. Cloué là sans mouvement, frappé à mort, il était tombé sans un cri et sans un râle.
Plusieurs maisons flambaient, les arbres des jardins s'abattaient déchiquetés et tordus. Mais ce qui me frappait le plus, c'était les flammes des obus lorsqu'ils éclataient en l'air. Comme les éclairs dans l'orage, leurs lueurs, que j'avais prises au début pour la lueur des pièces, semblaient incendier le ciel.
Vainement, j'essayai de prendre dans ma sacoche mon folding 4 1/2-6 pour saisir sur le vif cette scène d'apocalypse. Ma sacoche était prise sous une de mes cuisses, et je ne pus jamais l'en retirer.

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L'aide des civils après le bombardement

Sans doute, j'avais été vivement impressionné lorsque Deloye était tombé sans connaissance en roulant sur moi. Plusieurs fois dans cette journée, j'avais vu la mort de près. Mais je n'avais pas eu, pendant les premières heures du bombardement, l'idée que je pouvais être tué là et mourir sur la place sans secours, inabordable aux infirmiers sous la mitraille. Tout-à-coup, je vis passer sur la crête une paysanne tenant ses deux enfants par la main. Le groupe courait à toutes jambes sous les obus. Il me parut misérable et profondément pitoyable. Sans doute leur maison, une ferme isolée en avant de la crête, avait brûlée. Ils avaient dû se terrer d'abord dans leur cave, puis d'autres obus les en avaient chassés. Cette image m'émut, le soldat redevint homme, je songeai à mes enfants. Je revis par la pensée, deux têtes brunes et une blonde. Pour la première fois, depuis l'ouverture du feu d'artillerie, l'idée de ma propre mort s'implanta dans mon esprit et je pensai à l'éternité.
"Mais le Dieu des combats ne voulait de ma vie", comme dit le poète. Après 5 heures ininterrompues de bombardement, le feu cessa. Plus de canonnade, plus de fusillade. Sans doute, l'artillerie allemande avait vidé ses coffres, ou peut-être le feu cessait-il pour permettre à l'infanterie de s'avancer. Bientôt j'allais voir paraître les premiers casques. Peut-être serais-je achevé là, d'un coup de baïonnette par quelque soldat furieux de la mort d'un frère ou d'un ami ?
Mais au bout de 10 minutes nul n'était venu. Très loin vers la droite, j'entendis une fusillade de courte durée, puis des cris comme un bruit de charge. De nouveau tout se tût.
Bientôt, une jeune fille entrebailla une porte sur le chemin qui longeait extérieurement la lisière est du village et menait vers le col. Je lui fis signe de venir jusqu'à la maison voisine détruite maintenant, car elle ne pouvait m'entendre aisément d'aussi loin. Elle hésita, puis se décida après que j'eus crié : "Je te donnerai 20 francs si tu viens."
Je lui demandai d'aller chercher des hommes avec une civière, ce qu'elle fit. Bientôt 5 alsaciens, habitants du village, s'approchèrent avec une civière à fumier. Mais il ne fût pas possible de m'étendre dessus. Elle était trop courte. L'un d'eux suggéra l'idée d'aller chercher un matelas. Ils l'installèrent tant bien que mal sur la civière et me mirent dessus. Puis, au moyen de longs rondins, on me souleva et le cortège se mit en marche vers la maison d'école où le les dirigeai, sachant que d'autres blessés avaient déjà dû s'y rendre.
Arrivés près de l'école, on leur fit signe d'entrer dans la maison voisine où l'on voulut monter à l'étage. Mais l'escalier était étroit, la montée difficile. Ils me laissèrent sur ma demande dans la pièce du rez-de-chaussée où se trouvait le poste téléphonique.
Il était temps. Comme on me déposait dans un lit, la fusillade recommençait. Je devais rester là jusqu'au 22, couché sur ce même lit que je devais inonder de mon sang. Ma blessure allait saigner abondamment dans la nuit et le jour suivant, mais ce fût un bien. Car j'eus peu ou point de fièvre et dès le 24, on pût me mettre un pansement sec. L'hémorragie avait lavé la plaie et je n'eus pas trace de suppuration. j'allais apprécier ce fait à l'hôpital, où je devais me trouver au milieu de blessés atteints du tétanos. 5 de mes voisins immédiats allaient en mourir autour de moi avec d'atroces tortures.
J'étais donc un heureux pour avoir rempli ma mission avec si peu de chances de succès, tenu tête tout un jour à des forces 10 fois supérieures d'infanterie et d'artillerie, pour être resté 5 heures en plein sous la mitraille sans recevoir une égratignure, avoir eu, si la fracture devait se révéler "terrible" (schrecklich) à la radiographie, une plaie du moins très heureuse et très saine, cicatrisée presque dès le quatrième jour, avec un pansement qu'il ne fut pas besoin de renouveler au milieu des tétaniques.

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Prisonnier des allemands

Malheureusement, il y eût une triste contrepartie. Je tombai aux mains des saxons lorsqu'ils entrèrent dans le village, à la nuit. Ils y firent des prisonniers, tous les blessés, le médecin et ses infirmiers.
Certains se sont étonnés qu'on n'ait pas pu évacuer les blessés depuis le matin. Il y en avait même de la veille. Si le fait a surpris, j'ignore les raisons qui ont arrêté le service de santé. j'avais rendu compte au chef de bataillon, dès le 19 au soir, que des blessés se trouvaient au village. Le 20, de bonne heure, j'avais demandé spécialement des brancardiers pour ramasser un cavalier blessé du 19, abandonné dans les bois où il râlait encore, à ce que m'avaient dit mes patrouilleurs. Ni lui, li les blessés du 19, restés à la maison d'école de Bellefosse, n'ont été évacués dans cette journée du 20, pas plus que les blessés de cette journée même qui s'y trouvaient tous rendus avant 13 heures. Très probablement, notre position de Bellefosse a dû paraître trop précaire au service de santé. Il a pu croire que nous serions forcés de l'évacuer d'une minute à l'autre. L'artillerie ennemie avait incendié de bonne heure la partie nord du village et battu le ravin qui nous séparait de "la Boucherie"; nos derrières, pas conséquent. D'autres batteries avaient incendié la lisière est l'après-midi.
En ce qui concerne le fait de ma capture est moins étonnant. J'avais refusé de me laisser évacuer. Blessé vers 11 heures, j'étais resté contre le talus de la route, là où je m'étais fait porter. J'avais gardé mon commandement le plus longtemps possible tant que la situation tactique m'avait permis de le garder, du talus auquel j'étais rivé
De 13 heures à 18 heures, j'étais resté inabordable aux brancardiers, isolé de tous par la mitraille et les balles. Le docteur CONDEMINE, parti vers 13 heures de "la Boucherie", avec 2 brancardiers, pour venir me panser, n'a pu me joindre à cause de la violence du feu, avant 18 heures, dans la maison de Bellefosse où l'on m'avait porté. Il avait dû aussi, profiter de l'accalmie qui avait permis aux habitants du village de me relever et me mettre en lieu sûr.
"Tandis que le docteur confectionnait un appareil de fortune pour me rendre transportable, immobilisait ma jambe avec des baguettes de bois et des bandes molletières", les allemands entrèrent dans Bellefosse et nous firent prisonniers.
A vrai dire, au moment précis où l'on venait de me déposer dans un lit, non sans peine pour les porteurs et sans souffrance pour le patient, 2 brancardiers, qui disaient venir de l'ambulance divisionnaire, m'offrirent de m'emmener sur leur brancard. Mais leur brancard était sur roues. Ils affirmèrent à plusieurs reprises qu'il ne pouvait enlever les roues et le seul chemin roulable pasait par Waldersbach occupé depuis longtemps par l'ennemi.
Sur ces entrefaites le docteur CONDEMINE arriva. Il ne me dit point qu'il amenait avec lui un brancard. Peut-être ne me jugea-t-il pas transportable sans un appareil ? Je crois plutôt qu'il ne jugea pas possible de passer, avec un blessé sur un brancard là où il n'avait pu passer tout seul. Le feu venait, en effet, de reprendre et pas un des blessés du village ne fût évacué pas plus que moi.
En tout cas, j'ai toujours ignoré l'existence à ma portée d'un brancard pouvant passer à travers champs. Blessé depuis le matin, j'étais bien affaibli certes, mais, si je l'avais su, j'aurais, je crois, essayé quand même de trouver un cheminement défilé.
Par contre, à la place du docteur CONDEMINE, j'aurais sans doute fait comme lui, car le transport des blessés pouvait, à cette heure, paraître impossible, à tout le moins des plus dangereux.
Les saxons se montrèrent très corrects à mon égard. Les premiers soldats qui pénétrèrent dans ma chambre vinrent me serrer la maon. Ceux qui suivirent firent presque tous de même. Je ne refusai pas cette main, loyalement offerte à des adversaires qui s'étaient montrés courageux et hardis. Ils portaient sur leurs coiffes de casque, imprimés à l'encre les numéros 106 et 107, peut-être 109 (4).
Un peu plus tard, l'aide de camp du général de division me fit visite et se montra des plus courtois. C'était un officier de hussards qui me parla de Paris et des tristesses de la guerre. En raison se la gravité de ma blessure, il me fit dire, par l'instituteur du village, qu'on pourrait me renvoyer en France si je donnais ma parole de ne plus servir pendant la durée de la guerre. Je répondis qu'il m'était impossible de prendre cet engagement.
Quant au médecin qui vint aussi me visiter, le docteur CONDEMINE voulant lui passer le service des blessés, il se récusa. Notre docteur insista, faisant valoir qu'il n'était pas chirurgien mais médecin-aliéniste. Le saxon répliqua : "Eh bien moi, je suis médecin-oculiste ! " Il ne put d'ailleurs donner aucun pansement pour nos blessés. les médecins allemands avaient épuisé leurs approvisionnements pour leurs propres blessés, tombés sur les pentes et dans le bas de Belmont, ou évacués sur Hohwald et Bar.
Le docteur CONDEMINE, quoique aliéniste, resta chargé de nous, à notre grande satisfaction. Il s'acquitta fort bien de sa tâche, obligé de se multiplier, car il dût donner ses soins, le 21, à quantité de blessés allemands qui remplirent la maison d'école et l'église du village.

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Tardive réaction de l'artillerie française le 21 août

En effet, l'artillerie française revint à la rescousse le 21, et, surprenant les saxons rassemblés dans le bois au sud et aux abrod du village, elle en fit une grande déconfiture. Les saxons affolés s'enfuirent en désordre. De mon lit d'ambulance, j'entendis leur furieuse débandade et leurs cris de "alles ist los."
Ce jour-là nous espérâmes notre délivrance. Le docteur CONDEMINE avait demandé une voiture pour nous transporter. Mais hélas, elle ne vint pas. Le soir, les saxons réoccupaient Bellefosse.
Mais leur fuite nous avait valu une scène héroï-comique : "l'exécution capitale du poste téléphonique."
Comme je savourais les délices de la victoire en entendant leur débâcle, malgré le danger des obus français pour nous-mêmes, un grand diable de lieutenant saxon entra dans ma chambre.
Il fit irruption, sabre au clair, le revolver braqué sur nous. J'en fus tellement surpris que je ne pus m'empêcher de lui dire en me soulevant : "il n'est pas besoin de revolver ici, il n'a a qu'un blessé et des infirmiers."
Il me lança un mauvais regard, mais ne répondit rien, puis il se rua sur le téléphone, l'arracha théâtralement du mur où il était cloué et le piétina, comme un chat eût fait d'une souris.
La téléphoniste était toute tremblante. Depuis que l'artillerie française nous bombardait, elle s'était réfugiée contre mon lit avec ses deux enfants.
Je l'avais engagée à s'abriter dans sa cave, dont la trappe s'ouvrait près de moi. Elle y était allée d'abord, mais elle avait fini par remonter, se sentant plus en sûreté à mon contact, croyant sans doute que j'étais "tabou", qu'en cette qualité, je garantissais de tout danger mon entourage immédiat. J'étais resté sous le bombardement de la veille tout l'après-midi, et n'avais pas reçu le moindre éclat d'obus. Sans conteste, je possédais un talisman !
Que feriez-vous demandait-elle si les obus français incendiaient la maison ? Eh bien ! Répliquais-je, je brûlerais. Le calme de ma réponse la rassurait, bien que l'éventualité ne fût pas sans me causer de l'inquiétude.
Hélas ! L'artillerie française cessa son feu ! Bellefosse ne fût point réoccupé par les français. La voiture d'ambulance, réclamée par le docteur, ne vint point nous prendre, et, le soir, les saxons, étaient de retour.

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L'évacuation des blessés le 22 août

Le jour suivant, nous fûmes évacués sur des charrettes à boeufs, et menés à Barr par Hochwald, alors centre de ravitaillement, où je vis des soldats de tous les régiments du corps d'armée saxon, du n° 102 au n° 109. Nous restâmes arrêtés deux heures sur la place, sous le soleil du mois d'août, exposés comme des bêtes curieuses, aux regards des soldats. Mais les hôtels de Hochwald, coquette station pour cures d'air, étaient déjà pleins de blessés. On nous remit en route sur Barr, où nous arrivâmes à 10 heures du soir. De là, je fus dirigé, trois jours plus tard, sur Karlsruhe, où je restai six mois à l'hôpital.
Notre longue captivité était commencée. Qui aurait pu croire parmi nous qu'elle durerait aussi longtemps !

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Conclusion

Telle fût l'histoire de ses trois jours de combats, aussi fidèlement narrée que le permettent mes souvenirs. Elle m'a paru intéressante au point de vue tactique comme au point de vue du moral des soldats. Cet épisode méritait d'être raconté.
Au demeurant, six sections d'infanterie, formant avant-ligne, sans appui de personne, infanterie voisine, mitrailleuses ou canons, sans retranchements, sans obstacles artificiels ou naturels, ont arrêté tout un jour, en rase campagne, l'avant-garde du corps d'armée saxon, en marche de Hochwald sur Fouday, l'ont obligé à une attaque méthodique de leur position, à déployer son infanterie à droite et à gauche de la route, et, devant l'insuccès de son attaque brusquée, conduite avec vigueur et menée presque jusque dans nos lignes, à la faire soutenir par de l'artillerie de campagne et des obusiers.
Cette compagnie et demie d'avant-ligne a subi relativement peu de pertes. Le 21, après la retraite des saxons, on n'a trouvé que sept cadavres sur le terrain de la lutte, et les blessés de Bellefosse n'étaient pas plus de vingt. D'autres les rejoignirent le 21 au soir ; mais c'étaient des chasseurs des 11e et 14e bataillons venant d'assez loin, des bois environnants, et surtout des saxons blessés le matin.
A vrai dire nos pertes étaient celles d'avant 15 heures. Elles ne dépassaient pas 10 % de l'effectif engagé. Mais durant l'après-midi, ma compagnie ne perdit presque personne, peu atteinte sur la contre-pente où je l'avais postée. Si elle subit d'autres pertes, ce ne fût qu'à la nuit, au moment du décrochage final et de la retraite ordonnée du 99ème. J'ignore encore quelles furent exactement les pertes de la section Baud à Belmont.
Les soldats de la 9e compagnie du 99ème, aidés par deux sections de la 12e, ont ainsi tenu tête, tout un jour, à des forces d'infanterie et d'artillerie plus de dix fois, peut-être vingt fois supérieures.
Ils étaient 300 hommes comme les spartiates aux Thermopyles. Si ces derniers arrêtèrent l'armée des perses, ces 300 soldats de France arrêtèrent l'avant-garde, que dis-je, le corps d'armée saxon lui-même, en marche de Barr sur Fouday.
Ils n'eurent pas, comme Léonidas, l'avantage de défendre un étroit défilé aux flancs inaccessibles. Ils se battirent seuls, un contre vingt, en rase campagne, et tinrent ferme sous la fusillade et la mitraille, sous une avalanche de projectiles telle que n'en virent jamais les guerriers de la Grèce antique.
Plus prévoyants que les spartiates, ils ne furent pas tournés. Ils sûrent garder leurs flancs, pourtant découverts, et ne se retirèrent que sur ordre.
Sans doute, ils ont joui d'un bonheur inespéré. La Fortune leur sourit ; et il y a toujours à la guerre une part qu'on ne saurait enlever à la Fortune ! Mais il n'est pas moins vrai que leur formation du début, en tenaille, et leur grand front ont trompé l'ennemi sur leur véritable force.
La vigueur de leur riposte et le mordant de leur contre-offensive en ont imposé à un adversaire brave et entreprenant, qui avait poussé son attaque brusquée bien près de leurs lignes. La fermeté de leur attitude, leur constante progression en avant, l'ont contraint à replier ses lignes avancées d'infanterie, pour ouvrir contre la position de Bellefosse un violent feu d'artillerie de campagne et d'obusiers, faisant à la fois du tir fusant sur la crête et percutant sur le village. Les saxons avaient eu l'impression de se trouver devant une position solidement fortifiée.
Enfin, l'extension de leur front, au sud de Bellefosse jusqu'au col, avait déjoué la manoeuvre d'encerclement chère à l'ennemi. Leur prise de position, sue la contre-pente avait permis de narguer l'artillerie allemande, qui ne pût les atteindre sur leurs nouveaux emplacements. La précision de leur manoeuvre sous le feu avait complètement dérouté l'adversaire, qui avait dû épuiser les obus de ses batteries contre des positions où il n'y avait plus personne ou presque.
Cet engagement, dans ses proportions résuites, fait ainsi le plus grand honneur au 99ème et tout spécialement à sa 9e compagnie. On ne saurait trop le mettre en lumière pour la gloire de ce régiment et celle de l'infanterie française.

 

Le 6 février 1917

(1) Certains trouveront peut-être que le narrateur se met trop complaisamment en scène. Mais ses compagnons d'armes, dans leurs rapports, l'ont présenté de façon trop épique, quelques-uns sont allés jusqu'à dire qu'ils l'avaient toujours vu, durant son séjour au front, aux endroits les plus exposés. Il a voulu ramener leurs éloges à des proportions plus modestes et plus vraies. Il a voulu montrer qu'il avait eu peur quelques fois, comme Grillon. Il n'a exposé les soldats et ne s'est exposé lui-même qu'aux heures où c'était nécessaire pour l'exécution des ordres reçus, pour l'accomplissement de sa mission ou le salut des siens.

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(2) Nous n'avions pas l'ordre de tenir à tout prix. La note écrite du Colonel, me prescrivant de tenir, spécifiait en même temps qu'il avait pour toute réserve deux sections seulement. Il était clair que nous ne serions pas soutenus.
(3) En fait, il s'agit du 14e corps de réserve composé de wurtembourgeois et de badois. La mention des saxons peut s'expliquer par la présence de la 19e division d'ersatz, composée de saxons et opérant dans la vallée de la Bruche dès le 20 août.
(4) Le docteur CONDEMINE m'a écrit : "A Bellefosse même, j'ai vu comme vous du 106 et du 107 dès le premier jour. Dans les jours suivants, je me rappelle avoir vu encore au moins deux des numéros suivants 108, 109 et 110"..

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