Lettres de guerre 1914
de Gabriel DEMENTHON

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Le début de la campagne des Vosges



Lettres du 9 août 1914, écrite à Docelles (Vosges)

Chers parents,

Nous avons débarqué avant-hier à Epinal que nous avons quitté le matin pour nous rendre par étapes jusqu'en Alsace. Aujourd'hui, nous sommes à Docelles, petit village au fond d'une vallée, entouré de forêts de sapins de tous côtés. Les habitants nous donnent tout ce que nous voulons mais sont tous en pleurs car c'est la misère et en plus, ils ont peur que les prussiens reviennent chez eux comme en 70. Ils nous disent : " tuez les tous et n'en laissez pas un, ces sales prussiens ! ". Les régiments se succèdent, les uns aux autres et l'on ne voit que ça par ici. Hier, étant en marche, nous avons vu 2 aéroplanes venant d'Allemagne qui, parait-il, auraient jeté des bombes sur Epinal mais ils étaient si haut que c'était inutile de tirer.
A Epinal, pendant toute la nuit, de nombreux réflecteurs fusillent le ciel pour voir s'il ne vient pas de dirigeables ou aéros. Dans cette ville, les femmes, enfants et vieillards ont été expédiés dans le centre de la France pour laisser leurs logements à la troupe.
Il y a un grand enthousiasme dans la troupe et plus on s'approche de la frontière, plus on est content ; nous en sommes à environ 25 à 30 kilomètres, je pense que ce soir, nous y serons.
Deux cavaliers français ont pris hier, une patrouille de 9 allemands, ils en ont tué 5 et en ont fait prisonniers 2 que les gendarmes emmenaient. Nous commençons à nous tenir sur le qui-vive, c'est tellement boisé ici qu'on peut être attaqué d'un moment à l'autre et il ne faut pas se laisser surprendre.
Nous sommes à 10 kilomètres de Bruyères, je termine ma lettre car on crie : " sac au dos ", nous partons mais je ne sais ou.
Adieu.

Savez-vous où est Henri ?
On dit qu'il y a maintenant un corps d'armée français en Alsace, mais est-ce vrai ?

Lettre du 12 août 1914.

Chers parents,

Après une marche de nuit très pénible, nous arrivons dans un petit village au pied de plusieurs montagnes couvertes de sapins. Quel joli paysage et quel plaisir se seraient d'y passer ses vacances, mais, dans les conditions où nous mangeons et couchons, que c'est dur ! J'ai attrapé une ampoule au téton qui me fait bien souffrir, je marche sans sac mais ai fait néanmoins 40 kilomètres la nuit passée. Il n'y a pas de voitures pour les hommes, s'ils ne peuvent absolument pas suivre, on les fait évacuer dans les hôpitaux.
Nous passerons la frontière certainement aujourd'hui, nous en sommes à une dizaine de kilomètres et l'on entend le canon.
Nous avons vu plusieurs aéroplanes allemands qui surveillaient nos mouvements de troupes aussi, on nous fait tirer dessus mais sans les atteindre, les canons ont aussi tiré dessus mais sans résultat. Le service de ravitaillement est très bien fait actuellement, il faut espérer que ça sera toujours comme cela.
Nous avons passé avant-hier à Bruyères où était le fils LEGRAND, quel nom ! C'est la 3ème fois que je vous écris mais je ne sais pas si vous avez reçu mes lettres. Je serai bien content d'avoir de vos nouvelles, ainsi, veuillez avoir la bonté de m'écrire à l'adresse suivante : DEMENTHON, sergent, 99ème d'infanterie, 12ème compagnie à Vienne (Isère). Inutile de timbrer votre lettre. Je vous embrasse de tout cœur et pense souvent à vous.

Lettre du 18 août 1914,

Chers parents,

Nous sommes en Alsace depuis 3 jours et profite de quelques minutes de répit pour donner de mes nouvelles.
Je me porte bien pour le moment et ai eu de la chance de ne pas être blessé ; nous avons combattu toute une soirée contre les prussiens qui nous ont tué et blessé plusieurs hommes mais eux ont eu des tas de tués et se sont enfuis ; ils battent en retraite devant nous.
Depuis 3 jours, nous avons la pluie sans discontinuer et un soir, nous avons passé la nuit dans un bois, il pleuvait à verse et toute la nuit, les patrouilles et sentinelles tiraillaient. Pour le premier combat, tout le monde avait le moral plus ou moins atteint. Quand on se réveillait par le bruit des balles qui sifflaient de tous côtés, on entendait que gémissements et pleurs.
Que la guerre est terrible et quel dur métier ; ma seule consolation est lorsque je pense à vous et vous pouvez être persuadés que cette pensée ne me quitte pas.
Que Paul reste donc bien tranquille à la maison, s'il savait la vie que nous menons je (pense) qu'au bout d'une ½ journée, il en aurait assez.
Quel triste spectacle que de rencontrer à travers bois, des corps de soldats français ou allemands abandonnés.
Nous devons avoir un grand combat dans quelques jours, je serai bien content d'avoir de vos nouvelles et vis avec le seul espoir de vous revoir.
Je vous embrasse tous bien fort.

Lettre du samedi 22 août 1914

Mes chers parents,

Il y a déjà plusieurs jours que je ne vous ai pas donné de mes nouvelles mais depuis quatre jours et quatre nuits, les allemands ne nous laissent pas une minute de répit.
Nous sommes poursuivis par une division allemande et nous n'avons qu'un bataillon et un peu d'artillerie pour lui résister ; aussi, vous devez comprendre avec quelle peine nous résistons en attendant du renfort.
Lundi soir, comme nous marchions tranquillement en colonne par 4, il n'y avait que notre compagnie, nous sommes soudain criblés de projectiles par une mitrailleuse allemande située dans un bois sur une colline. Le capitaine donne l'ordre de l'attaquer, étant de la 1ère section, je pars en tête avec le sous-lieutenant et une soixantaine d'hommes ; arrivés à environ 300 mètres, notre patrouille s'arrête, nous nous déployons en tirailleurs et nous exécutons un feu ; immédiatement les allemands nous répondent par un feu si intensif que trois hommes tombent ; comme il était impossible de bien vois et de tirer sur eux, nous battons en retraite à travers les balles qui tombaient comme de la grêle. Quelles terribles minutes j'ai passé, nous étions tous enfouis dans la terre, attendant d'une minute à l'autre celle qui nous atteindrait et depuis 4 jours, nous sommes toujours dans ces transes. La seule chose qui vous remonte dans ces moments est la religion et si par hasard j'avais été atteint, je serai mort en disant mon acte de contrition, combien en ai-je dit, je ne le sais au juste mais en tout cas souvent, souvent car d'une minute à l'autre, la mort nous guette.
Voilà 4 nuits que nous couchons sous les sapins et nous ne faisons qu'un repas par jour, je crois que si je reviens, je serai maigre comme un clou. On éprouve une grande émotion en entendant siffler les balles et les obus, mais heureusement, ils n'ont pas une bonne artillerie. Ils nous ont tiré toute une matinée dessus sans nous faire aucun mal et pendant ce temps, nous sommes restés le ventre contre terre.
Nous avons pour mission de résister. Nous avons pour le moment 20 tués ou blessés à la compagnie. Je n'ai pas le temps de vous écrire plus longtemps. Ma lettre est un vrai brouillon mais ma chaise est la terre et mon bureau, mon genou, on est si mal qu'on envie le sort des blessés.
Les allemands tirent mal mais nous accablent de projectiles. Hier soir, ils son mis le feu à un village et nous leur tirions dessus pendant qu'ils fuyaient sur une montagne jusqu'à ce qu'une autre troupe, qui les cerne, ait finie tout mouvement. Nous sommes protégés maintenant pas deux régiments d'artillerie. Quel soulagement.
Si j'ai le bonheur de vous revoir après la guerre, j'aurai de quoi vous raconter.
Je vous embrasse tous bien.
Ecrivez moi s'il vous plait.
C'est mon seul plaisir. Adieu.

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