Lettres de guerre 1914
de Gabriel DEMENTHON

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La réalité de la Guerre

Lettre du 31 août 1914

Mes chers parents,

J'ai encore le plaisir d'être sain et sauf malgré les sérieux engagements auxquels nous prenons part depuis 15 jours. Tous les jours, nous nous battons et sommes toujours en première ligne, aussi, nous sommes exténués. Je reste le seul sergent de la compagnie, tous les autres sont tués ou blessés. Pauvre compagnie, nous restons 50 sur 250 au départ de Lyon. Je pense tous les jours à vous et attends avec impatience de vos nouvelles car je n'e' ai encore pas reçu depuis mon départ.
Notre régiment a été bien éprouvé, nous restons 600 sur 3000. Colonel et commandants sont tués.
Je vous embrasse tous et pense continuellement à vous.

Lettre du 4 septembre 1914

Mes chers parents,

Je reçois aujourd'hui votre lettre datée du 29, c'est la 1ère que je reçois, aussi, vous devez vous figurer avec quel plaisir je l'ai lu et relue.
Quel grand plaisir de recevoir des lettres de sa famille et quel bon remède pour le moral.
Notre régiment est complètement démoralisé car depuis le début des hostilités, nous avons été obligés de battre en retraite en laissant de nombreux morts et blessés.
La guerre dans les Vosges est terrible car dans ces forêts, on ne se voit qu'à de courtes distances et on se tirent presque à bout portant.
Nous prenons presque toujours l'offensive mais les allemands nous attendent derrière des tranchées d'où ils sont invisibles. Un pauvre soldat disait, en mourant et en pleurant, c'est terrible de mourir sans seulement avoir vu un allemand.
Je suis le seul survivant de la compagnie, tous les autres sergents sont tués ou blessés ; je viens d'être nommé sergent-major, toujours avec mon capitaine. Son neveu a été blessé à la tête par un éclat d'obus. Je ne lâche plus mon capitaine (1), au jour où il sera blessé, je ne sais plus ce que je deviendrai.
Quelle triste guerre. Je ne comprends pas comment je suis encore debout, tous les jours nous nous battons et pendant 3 jours, nous nous sommes battus depuis 4 heures du matin jusqu'à la nuit, seulement quelques heures de repos dans un pré ou bois pendant la nuit.
Quelle triste chose que d'entendre râler toute la nuit les blessés laissés aux mains des allemands et qu'on ne peut aller chercher. Hier, j'étais en éclaireur avec 8 hommes, tout à coup, un homme tire, il rencontre une patrouille allemande. J'en vois 2 que je fais dégringoler mais un de mes hommes tombe, tué raide à côté de moi. La compagnie vient nous renforcer mais vue le nombre des allemands, nous sommes obligés de nous replier en leur laissant nos blessés. Une autre fois, en plein brouillard, on me donne une fausse indication sur l'emplacement de ma compagnie et je m'avance tranquillement dans les lignes ennemies, croyant que c'étaient les nôtres. Tout à coup, je vois une silhouette, je lève la tête et j'aperçois un allemand entouré de plusieurs autres qui me mettaient en joue et me criblaient de balles. Je ne dû mon salut qu'à l'intensité du brouillard. J'ai encore dans la tête, la vision d'un allemand me mettant en joue. Je n'ai plus d'amis, ils sont tous tués ou blessés. Hier, notre lieutenant (2) a reçu une balle en plein cœur, tout le monde pleuraient lorsqu'on l'a enterré. Un séminariste a récité le " de profundis " et dit un " Notre Père ", mois je répondais.
Henri est un veinard, s'il est avec le général, il ne verra pas comme moi les prussiens à 20 mètres car les généraux et leurs secrétaires restent toujours en arrière.
Je vous embrasse tous bien fort.
Ecrivez-moi, c'est mon seul plaisir et c'est la 1ère lettre que je reçois.


(1) Le capitaine Claude FURTIN, mort le 28 septembre 1914 à Harbonnières dans la Somme.
(2) Le lieutenant André DUPASQUIER, né le 5 décembre 1892 à Lyon.



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